5 novembre 2005

Marion, la petite terroriste tricoteuse

Aujourd’hui, Marion, la petite terroriste tricoteuse, s’est rendue au magasin de laine pour acheter tout le matériel nécessaire à l’élaboration d’un étui à bombe. La laine qu’elle a choisie est mauve, jaune, verte et rose, comme le ciel quand il est gris et qu’on le colorie soi-même. C’est qu’elle est très coquette, Marion, comme toutes les petites filles de son âge.

A l’école, chacun la craint, Marion. Lorsqu’elle approche un de ses camarades, il devient tout pâle et tout froid et ça lui donne envie de faire pipi, car nul n’ignore ce que Marion dit aux enfants qu’elle aborde : «Dépêche-toi… Un jour, toi aussi tu me le donneras…».

Le dimanche, lorsque tous les enfants de son école vont à l’église ou au football ou à la piscine ou au jardin, Marion prend sa petite cruche au bout de son bras et s’en va faire le tour du village. Lorsqu’elle croise une grande personne, elle lui demande : «Bonjour Madame, bonjour Monsieur, avez-vous quelque chose pour moi ?». Les grandes personnes s’enfuient quand elles entendent cette question. Elles aussi, ça leur fait peur.

Pourtant, on en a vu, parfois, qui ne fuyaient pas, ou plutôt qui ne fuyaient plus, qui restaient devant cette coquette petite fille que personne n’aime et qui finissaient par déposer dans sa petite cruche ce qu’elle réclamait. Dans le village, chacun croit savoir ce qu’il y a dans cette petite cruche, mais chacun espère se tromper, c’est pour cela que personne n’en parle.

Hier, dimanche, en revenant de sa promenade au village, Marion constata que sa petite cruche était enfin pleine. Elle s’enferma dans sa petite maison où personne ne l’attend jamais, ôta le couvercle de la cruche et passa la soirée à en écraser le contenu pour en faire de la poudre. Elle perça ensuite un trou dans le couvercle, y fit passer une mèche et le replaça, scellant ainsi sa mystérieuse petite bombe.

Aujourd’hui, de retour du magasin de laine, elle a tricoté un étui tout coloré pour sa bombe. Le soir venu, elle est allée sur la place du village, elle a posé sa petite bombe tout au milieu et elle a allumé la mèche.

Tout le monde a entendu l’explosion. Toutes les maisons ont tremblé. Les grandes personnes et les enfants ont mis leurs mains sur leurs oreilles, comme pour se protéger une dernière fois de la vérité.

Demain lorsque la fumée grise de le bombe sera complètement absorbée par le gris du ciel, il retombera un peu partout des petits morceaux de couleurs, légers comme du fil, insaisissables comme l’avenir.

Et nul doute que dimanche prochain, lorsque la petite terroriste tricoteuse repassera dans le village avec une nouvelle cruche à remplir, on se pressera désormais nombreux auprès d’elle pour lui céder les petits morceaux séchés de nos cœurs que nous croyons avoir hérités encore frais de l’enfance mais qui nous gangrènent d’émotions inutiles, de nostalgies faussées et autres régressions pathétiques.

Car Marion sait qu’avoir un cœur d’enfant est une torture inhumaine et que tous nos rêves d’enfants nous furent prescrits par un monde d’adultes frustrés, inadaptés aux autres et à eux-mêmes, culpabilisés de n’avoir jamais trouvé les clefs de leur propre libération.

Si vous l’écoutiez, Marion, vous sauriez que les enfants n’ont qu’un seul rêve. Devenir grand.

[Et ici, il y en a une qui se dit : « Mais quel embigoudé ce pHiLo, elle est à moi et rien qu’à moi Marion, la terroriste tricoteuse». Et Ô combien a-t-elle raison puisque ce conte adultin m’est venu en flash à lecture des quatre mots bleus issus de ce post et qu’en plus je me suis servi sans lui demander son avis.]



12 commentaires

  1. Commentaire de Jer :

    Magnifique ! une pure expèrience de manipulation génétique entre Mafalda et l’Etrange Mister Jack. Une bombe qui fait péter les coeurs tout en racomodant les morceaux …

  2. Commentaire de Mac :

    Psychédélique! J’veux fumer ton herbe aussi!

  3. Commentaire de chArlespArle :

    Marion tient dans ses mains quelque chose qui se rapproche de la lucidité d’un hymne au présent, ce présent qui n’offre plus les refuges du passé, et ça c’est dangereux !

    Pourtant, il y a quelque chose d’infiniment triste que je n’arrive pas à nommer dans ton texte, pHiLo. Ce réveil, c’est peut-être la négation de l’enfance, en même temps que sa prise de conscience. Et l’on aurait coutume de remplacer une aliénation par l’autre, le culte passéiste de l’adulte se substituant au culte futuriste de l’enfant. L’esprit toujours préoccupé d’un ailleurs, d’une chimère.

    Les terroristes tricoteuses m’apparaissent de plus en plus nécessaires..

  4. Commentaire de Vicomte Raf :

    Nous voilà enfin révélée la vérité sur philograph… sous des dehors de baroudeur sexuel fantasmatique, il écrit secrètement des histoires pour enfants. Moi qui croyais lire les récits d’un honnête érotomane, je suis choqué ! :P

  5. Commentaire de Salinger :

    Merci…d’avoir broder autour de Marion…une histoire de laine et d’enfance…

    J’aime ce que tu en as fait…tu peux réutiliser ce que tu veux qui m’appartient…tu le fais si bien de toute façon…

  6. Commentaire de pHiLoGrApH :

    Salinger, tu ne sais pas à quels risques tu t’exposes ;D

  7. Commentaire de ras :

    Sale gosse ! elle ferait mieux de ramener de la bibine à ses parents ! ;-)

  8. Commentaire de Salinger :

    Non…je ne sais pas en effet…mais l’intertextualité ne m’a jamais effrayée…

    Va, va petite abeille… Il est si beau de t’imaginer grapiller partout sur le net ce qui s’y trouve de meilleur… (quelle personne humble je fais…)

  9. Commentaire de LaJulie :

    Excellent texte, à relire plusieurs fois d’ailleurs.
    Tout le monde le sait : il n’y a qu’un Philo, donc comment ne pas être fan ?
    Ju

  10. Commentaire de Melie :

    Excellent oui. Là où l’on découvre que le Philo ne raconte pas que des histoire de fesses (seins, nuque, creux des reins etc) brillamment. Ce conte réunit tous les ingrédients; écriture fluide, suspens savamment entretenu jusqu’à une chute insoupçonnable, moralité sous forme de vérité incontestable (ou presque.) Par ailleurs je pensais à la même chose que Charles; les enfants qui rêvent de la liberté d’être adulte, les adultes rêvant de celle d’être enfant…

  11. Commentaire de anna :

    merci pour ce texte trop bon, trop fort. et toutes ses images qu’il a mis dans ma tête.
    veuillez excuser la médiocrité de mes commentaires mais votre prose me laisse sans voix.
    merci

  12. Commentaire de Pierre :

    C’est très joli
    Merci

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