
Je n’ai jamais cherché que l’ivresse.
J’ai aimé, j’aime et j’aimerai pour l’ivresse qui toujours me gagne d’aimer. Et pour la même raison, je conjugue aux mêmes temps le sexe.
Mais la paradoxale solitude dont j’ai toujours eu besoin, je l’ai mêlée, vingt années durant, en vapeurs de cannabis, à l’air que je respirais. Je fus un banal fumeur de joints, comme tout le monde, à courser les hauteurs de l’esprit du plus profond des divans qui s’offraient à mon quotidien. Je finis au fil des ans par devenir un fumeur d’exception, dosant d’une précision alchimique les accès à ce qui était devenu désormais mon état second : la lucidité. Et croyez bien que je n’abusai point d’elle.
Pour le cannabis, j’arrêtai la cigarette. Pour le cannabis, j’arrêtai le sport. Pour le cannabis, je pris des risques aux douanes, au travail, en famille, en amitié.
Il n’y eut que la boxe, récemment donc, pour initier l’inversion de mon réacteur à THC. A force de progrès, je m’affrontai à des colosses de plus en plus exigeants côté souffle et qui, à leur insu autant qu’au mien, libérèrent les germes d’une raisonnable abstinence. Y’avait en effet eu ce match chez les dingos, à Lisbonne. Je m’étais dit «pas fumer avant».
Bon, j’avais quand même fumé avant, mais je m’étais vraiment dit qu’il valait mieux ne pas le faire. Oui, c’est bien là que ça a commencé.
Après, ça a été comme un engrenage, j’ai rien vu venir. C’est insidieux, vous savez. Vous vous dites : non, je ne vais pas finir comme tout le monde, je vais pas flancher. Et bien si, j’ai été complètement dépassé : j’ai arrêté. Ar-rê-té ! Dù bïst cömprêhèndó ou bien ñëcêsïtàyùskí pàntömîmó ? Aujourd’hui, cela fait très exactement un an et une semaine que je ne fume plus.
M’auriez vu les matins, à l’époque où. Le temps de me désennocturner, de baiser un coup la fille qui était à côté de moi, de prendre une douche, de me laver les dents, hop ! c’était incontrôlable : je fumais mon p’tit pécot truffé. Et ben là, c’est tout aussi incontrôlable : pile là où je fumais, eh ben je fume plus. Finie ma petite fumette matinale, finie ma petite fumette mid-matinale, finie ma petite fumette post-matinale… Et pareil jusqu’au soir, pour recommencer de même le lendemain. Je ne fume plus. D’ailleurs, je ne fume tellement plus que je ne fume pas.
Tout cela pourrait être une belle histoire, mais je dois être honnête avec vous. On m’avait prévenu. Y’avait un risque énorme de passer d’une addiction à une autre. Au moment d’arrêter de fumer, je me suis donné comme jamais à la boxe et à la muscu… je m’étais même mis à la natation, pour ne pas succomber à de nouvelles tentations.
C’était trop beau.
Savez pas ce qui m’est tombé dessus ?
D’vinez pas ?
Putain, je cours à présent. Je cours. Je veux dire, maintenant, je me lève pré-désennocturné, je baise un coup la fille qui est à côté de moi. Je prends pas ma douche, je rebaise encore un coup la fille qui est à côté de moi, des fois qu’elle ait pas bien fait la différence entre son rêve et le premier coup, je me lave les dents et… je m’en vais courir.
Alors je cours comme un con. J’ai mon petit short. J’ai mes petites chaussures. J’ai mon petit singlet. Et je cours. Je fais Hmpfff avec mon nez, je fais Pfiouuuuuu avec ma bouche pendant qu’avec mes pieds, je fais chouip-chop-chouip-chop-chouip-chop à travers la campagne… Je crois qu’on peut pas mieux dire ce que c’est courir. Je sais c’est con.
Le résultat, c’est que plus rien ne m’essouffle que courir.
Mon truc, c’est ça : je vais tout droit. Quand ça fait mal ici, je continue. Quand ça tire là, je continue. Quand ça commence à chauffer dans les poumons, je continue. Et quand ma gorge est prise par la lave, tel un vagin tuméfié par une compétition de décoïtlhon, j’accélère jusqu’à essorer mes muscles de leurs derniers joules. Alors enfin, je fais demi-tour, et c’est là que courir commence, qui jusqu’à ce point n’était que… continuer. Courir, c’est quand tu prends le courant de ton cerveau pour faire aller tes pieds.
Je ne voudrais pas jouer les revenus de tout, car mon but dans la vie est justement de me perdre, aussi ne tenterai-je pas de vous dire laquelle, du cannabis ou de la course, est l’ivresse la plus appétissante. Ce que je sais pour moi, c’est que celle du cannabis, j’ai fait le tour de tous ses plaisirs. Elle m’est devenue un peu fade.
Je vous souhaite de toujours trouver les drogues qui enivrent et embellissent votre vie.
P.S. : Et le premier qui me parle de se laver les dents avant de baiser un coup est une chiffe molle : la minette au dentifrice, les mousmées, z’aiment pas ça.