Mental moteur
J’avais le guidon le plus large de tout Amay. Pensez, le guidon tout complet d’une vraie moto adapté au vélo d’un gamin ! Du jour où mon frère me l’installa, monter la chaussée de Tongres cessa d’être un calvaire : quand pointait la douleur dans mes cuisses, je donnais un tour à la poignée des gaz et vroum ! ça grimpait tout seul.
Partout où me menait ma bicyclette à propulsion cérébrale, fusaient les mètres à ruban : combien. Tout le monde voulait savoir combien. Je disais que je ne savais pas, que je n’avais jamais compté. Mais sitôt qu’une mesure mal saisie soustrayait un centimètre à mon orgueil, je rectifiais.
– 72 centimètres ! s’incrédulisaient-ils tous.
– …d’envergure, complétais-je, histoire de ne pas garder pour moi toute la poésie de ces chiffres.
Ainsi, souvent, c’est à dos d’oiseau que je repartais.
Sûr, je ne pouvais pas tourner très serré avec un tel guidon et je me disais qu’il faudrait faire drôlement gaffe à ne pas griffer les voitures quand je les dépasserais sur l’autoroute, mais pour le reste, j’avais Amay, tout Amay, d’Ombret aux Mirlondaines et de Flône à Ampsin, autant dire le monde, à pas plus d’effort qu’un tour de poignet.
La poignée des gaz, à chaque fois que dans ma vie j’en eus le besoin, toujours je l’ai retrouvée. Et quand c’était pas dans ma tête, c’était dans mon froc.


















