Le pied en équin - constats au quart de ma peine

– Me plâtrer le pied alors que rien n’est cassé ? Vous voulez rire ! que je dis.
– Il y a soixante points de suture à l’intérieur, Monsieur, dans le muscle et dans les tendons. Si vous redressez votre pied avant six semaines, vous déchirez tout.
Trois heures plus tard, entre deux jolis seins qui s’arrondissent pour m’épancher les glandes, je gicle des lacrymales. Trois heures de bancalité m’eurent donc suffi à prendre la mesure de la misère qui m’attendrait ces prochaines semaines. La vie telle que je l’aime, ma vie à moi, elle tient pas sur un seul pied. Du tout, du tout, du tout. Et les béquilles, au fond, je me demande si c’est pour me soulager ou pour m’encombrer plus encore.
Je tourne en rond. Je me branle, je me rebranle, j’attends qu’on vienne m’aimer. Qu’on daigne. Jamais de ma vie je ne me suis senti aussi passif. Alors je vire cynique. Le cynisme c’est l’humour des gens qui n’ont plus la ressource de s’enfuir au cas où le rire tournerait mal.
Samedi passé, j’ai tâché d’aller décocher le sourire de Gwendoline dans sa cahute en bois. Quand je me suis trouvé à 5 minutes de là, je me suis rendu compte que tout le jus que j’avais dans ma tête pour lui élargir la bouche s’était évaporé à marcher sur mes deux bras. Gambader en béquilles, au-delà du kilomètre, ça vous tarit l’esprit. Alors avant que d’arriver, je suis reparti, vide. Triste même.
Je dois me piquer tous les jours dans le gras du bide pour enrichir beaucoup les laboratoires GlaxoSmithKline et éviter un peu les risques thrombo-amboliques liés à la broderie sous-cutanée.
Je souffre depuis toujours d’un délire singulier lié à l’injection. J’ai l’impression que tout ce qui me rentre sous la peau a pour effet secondaire de me booster la libido. Sitôt que ça pique, ça trique. Pis faut bien que ça passe. Alors j’astique. Et si j’ai de la visite, j’use, j’use, j’use les nerfs. Et parfois les muqueuses amicales.
J’vous ai pas dit comment c’est arrivé ? A la boxe, pendant un exercice tout à fait inoffensif, c’était mon tour de reculer. Y’avait ce haut miroir adossé au mur. Je l’ai croqué du pied, il s’est cassé en quelques gros morceaux et le plus haut m’est tombé en dague dans le jarret, sectionnant le muscle sur deux tiers de son épaisseur et quelques tendons au passage. La photo là-haut, c’est après dix jours, quand on m’a changé le plâtre.








