La savonnée du jour J
Sur mes genoux, le bouquin qui n’a pas cillé d’une page est imbibé de jus de pouce de part et d’autre. Quand je le referme, ça fait comme un coeur sur la tranche.
Le train crisse longuement en gare de Düsseldorf. Les tougoudoum-tougoudoum qui secouaient la rame continuent pourtant. Et même secouent le quai dès que j’y pose le pied. Mince ! Tout ce chahut ne venait donc que de ma poitrine.
Au squat, trois, dix, vingt personnes s’en viennent me prodiguer une asphyxie cosmopolite. Je dis que j’échangerais volontiers tous ces hallo, hola, bonjour et autres hello contre une bonne petite pipe vu que je me suis crispé depuis le matin sur des répétitions mentales de phases d’attaque. Mais de toute évidence, ces anars claniques libèrent plus facilement leurs zygomatiques que leurs femelles. Je suis bon pour aller féconder des germes de chiotte tandis que ma demande part en écho d’une langue à l’autre.
Je m’enquinque debout face à une interminable citation en allemand du jeune Sekky. Je jouis en un lob de fine artillerie qui frappe très précisément partout, au micron chirurgical près. Je tire la chasse, pour l’hygiène de l’oreille. Je me sens radieux.
Le type qui me montre la salle de combat m’explique que la vague des fight-clubs anarchistes est née lors des rencontres franco-teutonnes d’été, à l’occasion d’un échange de narghilé entre l’atelier de technique d’émeute et celui de fabrication de savon. Je me demande si je dois rire à mon tour mais au fumet de lavandin qui monte des caves, j’en déduis que non. On me désigne ma chambre.
Du monde arrive et s’agite en bas. Je cherche l’interrupteur à quatre pattes. Vvvvwoush ! Une ombre se relève face à moi, envahie en profondeur par la nuit impatiente, qui déjà cogne au carreau. Diable, que je me sens léger et d’humeur guerrière ! Foutrulipopette ! Je pète même le feu de la sainte putain de madame votre mère. Plus qu’à initier les réactions nucléaires.
Mise en chauffe ! Je me fonds d’emblée dans un shadow surcadencé. Ô énergie de la furia, petite coyote magique qui ramène mille bisons quand on la siffle. Vitesse, vitesse ! Viser, pas cligner, décocher. Vitesse, vitesse ! Fuser, surgir. Pas me feinter moi, le feinter lui. Vitesse, vitesse. Je me rééduque de A à Z. Quand il sera devant moi, tout sera déjà joué : c’est l’entraînement qui choisit le vainqueur, le combat n’en révèle que le nom. Et je fais de la sentence de série B si je veux.
Les règles du fight-club sont bien moins sauvages que dans votre imaginaire palahniuké. La plupart d’entre-elles sont directement empruntées au Marquis de Queensberry qui fonda la boxe anglaise. Seules libertés :
– Tous les coups de poings sont permis (y compris les revers et les coups de tranche) ;
– Au dessus de la ceinture, aucune zone tabou ;
– Pas de ring, pas de limite à l’espace de combat ;
– Pas de rounds, pas de pauses, pas de limite de temps ;
– Le combat ne s’arrête que par K.O. ou par abandon.
Encore 20 minutes de corde et je descends au vestiaire B (les adversaires ne peuvent pas se rencontrer avant les hostilités). Fantaisies au punching-ball jusqu’à ce que vienne mon tour.
Je me laisse pousser à travers la meute en espérant secrètement ne découvrir la tête de mon adversaire qu’au moment de lui déclipser la mâchoire. Loupé : d’un retrait bibliquement coordonné, dix bons mètres de marée kaki-dread s’ouvrent jusqu’à lui.
Avant de me tendre le poing en signe de respect, il lève les bras au ciel et bave à l’adresse de la meute un guttural «Ave Caevar, morituri te falutant». Ce type doit porter un protège-dents pour la première fois : soit c’est un débutant complet, soit c’est un teigneux.
Kouishhh ! que ça fait tout suite quelque part sur ma tronche, à un endroit pas classique. Tcheu, ça pulse tout autour de ma bouche, ça a dû frotter. Va pour teigneux : il vise mal, il se protège mal, mais il fait mal.
Voyez-vous, la douleur ne s’installe que sur son lit de fiction : plus elle se déploie en vous, plus le combat devient affaire de dramaturgie intime. Si vous saviez la somme de pensées et de sentiments qui vous submergent à l’instant d’éviter (ou pas) une poignée d’os lancée contre votre intégrité… Là est le véritable spectacle.
Kouishhh-kwish ! que ça fait sur sa pommette. Bronche pas. Merde, l’encaisse plutôt bien. Mon plan général est aussitôt établi : fusillade sur les points de douleur aiguë. Je lance mes attaques de loin, façon Floyd Mayweather Jr., en me protègeant au max. J’y fais un festival : foie, côtes flottantes, sternum, cœur, glotte, pif, tempes, la totale. Il s’ouvre sur toutes mes feintes. Je devrais me sentir honteux. Je jubile.
J’en prends plus une. Mais alors là, pas même pas l’ombre d’… Hé ! Une giclée d’orgueil le projette sur moi à la tabasse, grognant, les poings en orbite autour de lui.
Je n’ai plus peur de ça. Les assauts va-tout, les furias débridées, ça ne m’impressionne plus. Car l’âme humaine est ainsi faite que, cherchant à impressionner autrui, elle s’arrête bien souvent à s’impressionner elle-même, rechignant à se désordonner vraiment. Aussi la logique géométrique d’une ruade enragée apparaît-elle aisément pour peu que l’on ne se laisse pas emballer par la surprise. Pompeuses, mes digressions psychosophiques ? Me tapez pas dessus, il s’en charge : un coup au bide, un coup dans le portrait. Meeeeerde, ma lèvre qui enfle ipso facto, illico presto et Toto Cutugno.
Je repère néanmoins la voie la plus récurrente entre ses bras virevoltants et m’en vais au contact. Un côté de ma gueule collée à la sienne, je protège l’autre d’une main, coude aux côtes. Il tente de s’éloigner, je le colle serré. La meute autour s’égosille, le moment est tendu. Je gère.
Il continue de bourrer à l’aveuglette sous nos torses en opposition. Je n’ai qu’à lire son épaule gauche pour savoir quelle zone planquer. Il rauque sec et chaud.
D’un coup d’un seul, j’amorce le retrait, il fait un pas vers l’avant pour se rattraper. Uppercut, crochet. Je touche sévère. Mais je ne vois pas où.
- Oï, oï, oï, oï, oï, oï, oï, oï, oï, oï, tonitrue la meute.
Il se tient à présent en appui sur ses cuisses, comme un qui chierait debout en regardant ce qui lui sort du cul. Je me rapproche, sur le qui-vive. Bien que le règlement m’autorise à l’achever dans cette position, j’attends un signe de sa part.
Il relève ses yeux dont un boursouflé comme une couille. Il en veut encore, il demande quelques secondes de ma clémence.
Accordées.
Il se redresse, fait signe qu’il est opérationnel.
Je fais la feuille sous son crochet et bondis d’un uppercut qui lui rebrousse cinq kilos de tripes sous le sternum. Il roule par terre, crache son caoutchouc, détache ses mitaines et me lance un pouce en l’air. Héhé.
Ça brûle, tous ces gens qui me touchent partout.



