Crochet à la carotide
Jamais il ne faut escompter déjouer un système en le forçant, l’art consistant à se laisser désirer en exception à la routine.
Aussi, j’en rajoute sur le caractère initiatique du combat d’entraînement contre cet ado tchétchène, rôdé en parallèle à trois arts martiaux depuis qu’il a 4 ans, vvvwouffant comme un flash au magnésium et qui…
– Vous habitez loin de l’hôpital, Monsieur ?
– A DiX mInuTEs que j’éraille tant mal que pis.
– Alors venez maintenant au -32 sans passer par les inscriptions.
Une ellipse spatio-temporelle plus tard et plus loin, en oignant le fibroscope d’un gel qui fleure bon l’eucalyptus, l’ORL m’explique combien il en a chié toute sa vie de ne jamais oser lever le ton de peur de s’en prendre une. Et tandis qu’il m’introduit dans le pif son serpent noir à tête lumineuse, le voilà qui part dans une ode émue à la témérité du gamin tchétchène.
– J’arrive dans la gorge, respirez calmement puis gonflez vos joues.
Confrontés à leurs rêves ou à leur idéal, combien en est-il qui ne se retournent aussitôt vers leurs frustrations. Cette mécanique d’autorépression me fascine et m’écoeure à la fois. Car je ne comprends la douleur intérieure que comme une étape de lutte et je ne comprends la lutte que victorieuse. Ainsi s’épanouissent non pas les forts, mais ceux qui ont choisi judicieusement leurs adaptations et leurs capitulations. Ô toutes ces âmes raidies par la vanité de combattre sans se compromettre, c’est-à-dire d’endurer.
– Relâchez à présent et dites « ééééééééééééé ».
– « éééééééé… aaaaarrrrggggggmllllwuhuuuuurglps », m’excusé-je.
Il rengaine son gode à vestibule respiratoire dans une grande éprouvette remplie d’un solution antiseptique que j’espère très, très, très puissante, vu que si j’avais un truc comme ça à disposition, il ne se passerait pas un jour sans que je me le foute dans le cul pour voir.
De retour à la distance bureautique, l’enfant craintif bascule en mode oto-rhino-laryngologiste. Il écrit sur une grande feuille verte quelques mots-clefs qu’il relie oralement :
– Le coup que vous avez reçu sur le flanc droit de la pomme d’Adam a provoqué un œdème que je constate à l’examen et qui est compatible avec l’apparition en trois jours de vos troubles de la déglutition et de votre dysphonie. Je n’ai pas réussi à voir derrière les cordes vocales à cause de votre vomissement. Par sécurité, je vous accompagne au scanner pour voir s’il n’y a aucune atteinte aux cartilages.
Dans un hôpital, un type en blouse blanche qui accompagne un patient vers un autre service, ça n’existe tout bonnement pas. Soit c’est des stagiaires (blouse déboutonnée), soit c’est des infirmiers ou mières (semelles en bois), soit c’est des brancardiers (chaussures de sport élimées). En l’occurrence, ce n’est pas l’ORLithorynque qui me guide vers le scanner, c’est l’enfant craintif :
– Et vous en faites depuis longtemps, de la boxe ?
– Un an, m’extrais-je.
– En somme, malgré son jeune âge, ce garçon avait dix fois plus d’expérience que vous ! Vous vous rendez compte ? Pour moi, c’est vraiment trop tard.
– Oui mais si vous commencez maintenant, dans dix ans, il n’aura que deux fois plus d’expérience que vous.
Au temps d’arrêt que son ombre marque à côté de la mienne, je peux vous dire qu’il ne l’avait pas fait ce calcul. D’ailleurs, on y gagne toujours à traduire ses problèmes en calcul. Etablir un calcul, avant même de l’opérer, désigne à quel endroit prend place la solution, ce qui déjà vous en rapproche.
Bon, à vous, je peux quand même le dire. Le tchéchène, c’est Mohammed, dit Archimohammède. Tout est vrai sauf qu’il n’est pas ado, il frise la cinquantaine. Et le principe d’Archimohammède, c’est que tout corps plongé sur le ring va subir une pression gantée égale au poids de ses traumatismes de résistant déplacé. Une vraie foutue brute méchante. Paraît qu’il a raconté à Diouf qu’un jour, après avoir tué un soldat russe, il lui a arraché une main à coups de pierre et qu’ensuite, il a pris la main par un doigt et l’a tapée sur la gueule du Russe jusqu’à réduire la main en une lanière qu’il a conservée toute séchée.
Se faire renglousser la glotte en traître par un guerrier patenté, ça n’ébranlerait pas la sage inertie d’un hôpital. Mais déboulez en costaud dégommé par un gosse, et le monde s’ouvre à vous, sur ses misères et sur ses braises en attente d’un souffle.
Deux comprimés de Médrol le premier jour, puis un pendant trois jours, puis un demi pendant trois jours, puis un quart pendant trois jours. Je sais calculer : dans 10 jours, tout sera à nouveau magnifique.

