Ventilation
Mon enfance fut acide d’une longue et douloureuse conscience du risque de grandir sans jamais séduire une fille qui deviendrait ma femme sexuelle quand on aurait 21 ans bien que j’aurais eu le droit de l’enculer de manière anticonceptionnelle dès 18 ans vu que dans ma famille, on était des catholiques pratiquants non-croyants. Toutes ces années de dimanches où, diable couvé sous la coupole, j’allais chanter pour le salut de l’âme des chiens de mon village (au cas où Dieu aurait quand même existé), je croyais qu’il me suffirait d’attendre pour devenir un summum de la beauté masculine comme les Bee Gees et faire pousser des femmes nues le long de mon torse évidemment velu. Hélas, mon râtelier lactique commençant à taquiner la petite souris, j’enterrai pour quelques pièces mon rêve d’avoir un sourire en clavier de piano comme les trois rétrécis du slip. L’âge de raison fut pour moi l’ère inaugurale du complexe.
Puis il y eut la mue, les tractions des poils de couilles, trois par trois, pour que ça touffe à foison, et les tractions de la bite pour qu’elle atteigne rapidos les 25 centimètres réglementaires sans quoi un homme ne peut scientifiquement espérer satisfaire une femme érotiquement libérée et financièrement autonome, il y eut une lancinante prise de conscience de l’absurdité de la vie et de l’imminence aléatoire de la mort, il y eut l’acné et les ségrégations adolescentes… Jusqu’au non-sens, chacun de mes malheurs ou désarrois ne put venir que de mon apparence.
Et si, d’âge en âge, ce complexe d’apparence subit réforme, lorsqu’à l’épreuve du rite amoureux je conçus enfin quelque succès, je constatai la fidélité irréductible de ce démon de poche. Etre aimé, séduire ni plaire, pas même éjaculer en chair conquise, n’éteindrait donc la douleur de me trouver laid.
En fait, non. A bien y réfléchir, je crois que je me trouvais encore moyen, mais j’ai souvent envisagé que les critères esthétiques des autres, de l’autRe avec une majuscule (vous vous la mettez où vous la voulez, la majuscule : c’est vous, l’autrE), du reste du monde quoi, j’ai toujours envisagé, donc, que les critères esthétiques des autres étaient à mille lieues des miens et obligatoirement incompatibles. Je me voyais assez bien en mec qui trouverait dans les filles de bal celle qui aurait l’air d’être un pou mais qu’une bonne douche et un brushing transformerait miraculeusement en danseuse du Moulin Rouge. Oui, moi seul pourrais découvrir la vraie beauté des filles enculables dès dix-huit ans mais aucune d’entre elles ne serait assez fine ou compatissante pour, tout éventuellement, me trouver fût-ce un petit attrait physique.
L’autre jour, en causant avec le type en chaise roulante qui me tapait 5 euros pour une opération Padbra-Patchocolat, je me suis rendu compte que le plus gros handicap de ma vie, à ce stade du dépouillement, ce fut en fin de compte de n’assumer que très tard l’essoufflement hors de la sphère intime. Jusqu’au jour d’après vingt ans où j’entrepris de m’adonner au Tango, nul ne m’eut vu reprendre mon souffle sans que lui eusse sévèrement réprimé les fesses à grands coups de bite. Ô combien je dus prendre sur moi de ralentir le pas pour tenir une danse de plus. Ô me maudis-je alors de m’être tant interdit de vivre pour ne jamais avoir l’air de manquer d’air.
Et voilà, je vous raconte mon pot-au-feu et vous, tout de suite, c’est des histoires de propre, de figuré et d’eau de boudin.

