Sécotine et pHiLo au pays des rêves d’un fou
Je fais un peu de lèche à la vioque, histoire de valoriser mon sale air de lapeur.
– Affaire conclue, que je dis. Dix mauves dans la monnaie du Vieux Continent à transférer sur mon compte, illico.
J’y dis aussi que les frais, ça va coûter le scrotum parce que pour le gîte, le couvert et le carrosse, je ne veux que de la première pression à froid.
– Vous m’enverrez les souches et tout vous sera remboursé, Monsieur pHiLo, qu’elle télétope là.
Cette histoire, ça a commencé avec Bébert, ça a fini comme dans un James Bond.
Faut quand même que je vous raconte, le Bébert. Depuis qu’il a 18 ans, il est coiffé comme un genou : comme poils, il n’a plus que ses sourcils et de la moustache à bite. Côté frivolités, c’est presqu’aussi chauve : il sort avec des filles désespérées qu’il travaille aux nerfs jusqu’à se faire jeter. Pas que son ouvrage de sape soit intentionnel, non. Il a juste son idée bien à lui sur ce qu’une fille doit faire et il le fait savoir poliment. Il leur dit tant d’horreurs avec tant de politesse que les pauvres filles s’escriment à le satisfaire jusqu’à l’instant où, sans crier terminus, elles craquent comme des allumettes déjà brûlées.
Des fois, il les anéantit en moins d’une semaine. Après, il est triste, il dit qu’il ne comprend pas pourquoi les filles sont aussi susceptibles. Qu’il oblige personne à faire ce qu’il dit, mais que tant quand on ne fait pas comme il dit, il répète, c’est tout. Heureusement pour lui, il y a un truc qui le console de tout, même de lui-même. La seconde guerre mondiale. Il connaît tout. La bouffe des clébards d’Adolphe, l’étoffe des uniformes de la Wehrmacht, le petit nom de chaque Panzer, tout. Avec un goût prononcé pour ce qui touche à la stratégie, à l’organisation militaire et à l’armement allemands.
Un jour, il se tape une fille qui se disait «à moitié juive» et m’invite à la rencontrer. En caressant le chat de la donzelle à l’apéro, il m’avise et me dit :
– Sais-tu cela, mon cher pHiLo, que les officiers de la Waffen SS, lors de leur incorporation, devaient arracher les yeux d’un chat vivant avec leurs doigts.
Il fait minou-minou au minou avec une compassion foutrement pas feinte et ajoute :
– Ça dit bien combien les SS étaient de méchantes personnes, hein ! Arracher les yeux d’un chat qui n’a rien fait !
– Les 5 millions de juifs exterminés non plus, ils n’avaient rien fait, proteste la demi-juive, c’est peut-être un peu plus significatif que des chats, non ?
Il m’aura fallu quelques années pour le comprendre, l’ami Bébert. C’est pas qu’il s’en burlipette, des juifs, c’est juste qu’il adore vraiment les chats.
En homme de son temps, Bébert est sur tous les forums où ça cause de la dernière guerre mondiale. Les vieux ricains sont fous de lui : tout jeune qu’il est, il leur apprend mille et un détails sur la bataille dans laquelle a péri leur père, leur grand-père, leur copain de régiment. Et à l’occasion, il se fait missionner pour retrouver la tombe de tel ou tel soldat et la prendre en photo. C’est pas compliqué, il y a des bases de données en ligne et avec quelques détails, il est, paraît-il, possible de réduire le champ de recherche à deux ou trois cimetières, même pour un John Smith. Si c’est dans un rayon de deux cents kilomètres autour de Liège, il y va dans son petit coupé sport de serial-célibataire. Sinon, il commande la photo par la poste : tous les cimetières militaires amerlogouins font ça gratos.
Ainsi, his name is Bert… Bé-Bert. Là où ça a vire au James Bond, c’est y’a pas un mois, quand il me demande si je n’ai pas un plan pour faire une photo aérienne d’un champ de bataille ardennais pour un couple de pensionnés dans l’Illinois.
Coup de fil à l’héliport de Saint-Hubert. 400 euros de l’heure. Je transmets à Bébert.
- Si tu veux, me propose-t-il, je te mets en contact avec les américains et tu fais la photo. Moi, l’hélico, pas chaud.
Lorsque j’annonce bigophoniquement à Monsieur et Madame Butteroil (qui s’appellent Butteroil comme moi je m’appelle pHiLo, vous comptez pas les chercher dans le bottin, hm ?) que je n’ai pas de rendez-vous avant septembre pour un hélico, la conversation dérive en un lent fondu au noir par enchaînements d’affabilités creuses.
Et tandis que je complimente le pépère pour sa maîtrise académique du Français, ça fait comme du vent sur la braise :
– Merci, qu’il me fait. Je suis professeur d’histoire des philosophies européennes et passionné de littérature française. Votre ami Bébert m’a dit que vous aviez étudié la philosophie…
– Vouiche, mais c’était pour faire mon Jean-Jacques. J’ai très vite compris que…
– Et il paraît que vous aimez la boxe, aussi, m’interrompt-il.
– En effet… troispetitspoints-je.
– Je me disais que vous étiez peut-être l’homme téméraire que je recherche…
Puis voilà qu’il se raconte, le gars Butteroil. Vous m’en voudrez pas de résumer un brin ? Son père, qui était instituteur dans je ne sais plus quel état du Sud, décide de s’engager pour aller libérer la France. Son idée, c’était que ça irait vite et qu’après il pourrait visiter l’Europe aux frais de l’effort de reconstruction. Le hic, c’est qu’il s’est fait partitionner en deux d’un picotis létal de mitrailleuse.
– Vous comprenez, Monsieur pHiLo, pour moi, l’Europe, c’est un rêve et un cauchemar à la fois. C’est une terre qui m’attire pour la richesse de sa culture. Mais elle abrite aussi toute la douleur de mon enfance, toute l’absence de mon père. Et pour cela, je sais que je n’y poserai jamais les pieds.
– En quoi mon éventuelle témérité pourrait-elle rencontrer vos attentes ?
– J’ai un vieux rêve de posséder quelques reliques de mes auteurs préférés…
– Vous castez un malfrat pour piller des musées ?
– Rien de tout cela, Monsieur pHiLo. Il s’agirait de vous rendre dans les jardins de quelques demeures et de vous approprier quelques éclats tirés des pierres d’angles.
– Des pierres d’angle, écholalie-je.
– Oui, ce sont en général les pierres que l’on numérote pour les remonter à leur place lorsque l’on rénove les bâtisses. Ainsi, je puis espérer tenir un petit bout de chose authentique sur laquelle le regard de mes maîtres se serait posé.
Je vous passe ses envolées chevrotantes sur le sens que cela donnerait à sa vie, sur l’assouvissement fétichiste qu’il en tirerait, sur le caractère initiatique d’une telle entreprise. Mine de rien, j’ai la joue qui chauffe, je suis pris à l’hameçon.
– C’est d’accord, Monsieur Butteroil, je suis votre homme.
– Parfait. Je vous prépare aussitôt un courrier avec toutes les précisions et je vous passe Madame Butteroil pour discuter de vos émoluments. J’y tiens.
Je fais un peu de lèche à vioque, histoire de valoriser mon sale air de lapeur.
– Affaire conclue, que je dis. Dix mauves à transférer sur mon compte, illico. J’y dis aussi que les frais, ça va coûter le scrotum parce que pour le gîte, le couvert et le carrosse, je ne veux que de la première pression à froid.
– Vous m’enverrez les souches et tout vous sera remboursé, Monsieur pHiLo, qu’elle tope là.
Sécotine regarde l’employé droit dans les yeux, jusqu’à la couture du slip et, de sa tendre voix rauque, murmure :
– Vous avez été épouvantablement désagréable et désinvolte, Monsieur le préposé à la billetterie. Vous devriez faire un petit stage comme rail de chemin de fer, ça vous assouplirait.
Je me dis qu’ils sont drôlement bien architecturés ces guichets à échange libre. Le comptoir est trop large et trop haut pour que le client puisse atteindre l’employé d’un crochet du droit. Pas con. Je crains qu’un jour, dans un lieu moins ergonomisé, je regretterai d’avoir appris ce rudiment de boxe à Sécotine.
Allez savoir si mes couilles commencent à accuser leur kilolitrage ou bien si elles s’embourgeoisent. Toujours est-il qu’à l’instant de lâcher la purée sur Sécotine tendue en X à un mètre du sol dans les chiottes du TGV, je constate qu’une petite voix m’invite à m’en garder sous pression pour des ébats plus confortables.
Mais à quoi bon maculer de foutre ceux qu’on aime si ce n’est pas pour les baptiser d’un amour total, dans un don olympique de soi ? Dieu merci, quand mon animalité doute, ma raison maintient le vice. Ya-ya-yaaaak, ça fait.
Tandis que la climatisation parfumée du train emporte les relans chlorés de ma bite, je fais le compte des instruments de mon vandalisme sur commande. Une massette, deux burins, une hachette de plâtrier, une râpe à marbre, une pointe diamant, une brosse et une ramassette. Coté orientation : le PDA et son acolyte de positionnement à dent bleue, les descriptions de Butteroil, une boussole et le Kamasutra-de-poche.
Entre la gare de Genève et l’hôtel Voltaire de Ferney, j’ai l’impression d’une longue apnée dans Jéhovah Land. Tous les gens que j’aperçois par le hublot du van sont habillés comme dans les dessins de la Tour de Garde.
– Dis donc, fait Sécotine, les Suisses, c’est la famille Pécotex, ou bien c’est pour un tournage ?
J’abandonne ce sentiment dans le décolleté fellinien de l’hôtesse qui nous tend les clefs de la chambre et de la guimbarde.
– Quand elle veux, j’aime bien les grosses bien tendues, me glisse Sécotine.
– Z’ont le sens de l’accueil, généralisé-je-quoique.
A la faveur d’un concert donné à l’Orangerie en soirée, nous nous dirigeons vers l’angle ouest, selon les plans de Monsieur Butteroil. Problème : à l’ouest, je trouve un pignon, pas un angle : le bâtiment est parfaitement aligné au sud. J’appelle le ricain :
– Dans ce cas, Monsieur pHiLo, choisissez l’angle au plus près d’une porte.
Sécotine rentre son menton comme pour prendre du recul afin d’embrasser le pignon du regard.
– Ce côté-ci, qu’elle dit. Tant mieux, c’est à l’ombre de la lune.
A ces mots, je suis pris d’une séance de waga-waga qui me va des genoux à la mâchoire en passant pas les muscles hérisseurs. Pressé par Sécotine qui me prie de cesser de faire ma chochotte, je dégaine la hachette de plâtrier et, d’un seul coup d’un seul, je parviens à fendre en deux… le manche de la hachette.
Sécotine prend la massette, cogne l’arrête d’un coup sourd. Et une flèche de granit, une ! Première mission : cochée.
Les Z3 série M, c’est plutôt le genre pour Sécotine. Ça vire sec, ça accélère ferme, ça freine tendu, c’est une bête tout en tendons animée par la foudre. Moi, je préfère les caisses plus souples, je m’en fiche de sentir le grain de l’asphalte à travers le volant. Par contre, peloter une petite furie bien bandée de partout tandis qu’elle conduit l’engin de ses rêves, je n’ai rien contre.
– Sur ce modèle-ci, ils ont tout axé sur la rigidité du châssis et sur la légèreté des composants, dit Sécotine. Par exemple, pour gagner 25 kg, ils ont opté pour la boîte de vitesse en H alors que tous les concurrents sont au séquentiel à ce prix là.
Quand j’y dis que je l’aime, à Sécotine, elle me dit qu’elle y peut rien.
En sortant de la gare d’Arles, je m’en vais faire en extra, hors commande, une petite ponction sur le pied de l’ancien pont de Trinquetaille. Van Gogh, ça plaît à tout le monde, non ?
Nous quittons Arelate Roadsters Rent au volant d’un TT tout chrome en direction du Val d’Enfer. Paraît que l’autre Audi en version gazole, y’a un gars célèbre qui l’avait louée en hiver, mais si : un gars qui est passé à la dernière chez Ardisson, qu’on sait pas ce qu’il fait mais qu’il est dans les journaux. On n’a jamais su qui. Bon, d’accord, c’était l’autre bagnole, mais quand même.
Depuis la Cabro d’Or où nous établissons nos quartiers, nous longeons à pied le Val d’Enfer pour aller en plein jour esquinter une des caves où fut tourné Orphée aux Enfers. Les instructions de Butteroil se résument à une photo du film. Au départ de la Cathédrale d’Images, un circuit fléché indique les divers lieux de tournages. Bingo, le premier est le bon. Anti-bingo, le mur désigné par le ricain a déjà subi de nombreuses amputations. La première partie intacte est à trois mètre de haut. Si je passe sur le plateau taillé dans la roche par le côté, peut-être qu’en sautant… Une fois, deux fois, trois fois. Le maniement de la massette en vol balistique n’est pas chose aisée, croyez-moi. Quatre fois, cinq fois. Bon, je compte plus, mais on repart avec un petit bout quand même. Mission deux : cochée.
Dans la foulée, nous reprenons la TT direction Fontvieille. Paraît que le moulin reconstruit pour les touristes n’est pas celui de Daudet. Le ricain veut soit un bout des fondations de l’original, soit un bout de celui du père Je-ne-sais-plus-qui à qui Daudet rendait visite chaque matin.
La guigne ! Butteroil me fournit les coordonnées du moulin original en degrés et décimales de degrés alors que mon GPS m’affiche la position en degrés-minutes-secondes. Au bâton dans la poussière beige, je fais mon petit calcul : on est à moins de 100 mètres. Je me déplace au hasard et fais le point tous les 20 mètres. J’accroche 12 satellites à la fois : précision 10 mètres.
– Pile ici, on est dans un rayon de 15 mètre, faut regarder au sol, que je dis à Sécotine.
La garrigue colonise chaque accès aux ressources de cette terre sèche, pas facile de repérer l’empreinte de l’homme dans ce fourbi de cailloux et de buissons agressifs. Une dame s’approche.
– You speaking English ?
– Comme vous, que je dis.
– Ah, je croyais que vous étiez allemands. Vous cherchez l’original, n’est-ce pas ? Il était là, venez. Regardez, l’entrée par ici. Le mur circulaire ici, comme ça. Probablement y avait-il une fenêtre, là, et là. Mais ça, c’est par déduction, on n’a pas de témoignage.
Je la remercie mais elle reste plantée là.
– Et vous, c’est la randonnée, dis-je, tentant de la rendre à son chemin.
– La randonnée, c’est un bien grand mot. J’habite à Maussane et je viens à la supérette de Fontvieille par l’ancien chemin des Alpilles.
Sécotine qui voit se profiler la causette interminable s’installe en position du lotus à l’endroit du seuil du moulin et entonne une série de ahoum.
– Bon, bon, je vois que vous êtes occupés, s’inquiète l’indigène, bon séjour la jeunesse …
J’opte pour la pierre la plus émergée. Hgnnn ! Mission trois : cochée. Quant au moulin du père Machin, l’est encore bien debout. Pan dans le linteau ! N’aura qu’à choisir.
(Demain, départ pour la mission quatre. Topo d’ici quelques jours)

