Ground zero
Mercredi.
Le Tondu m’envoie au parquet, paralysé pendant 45 secondes, d’un direct au plexus. L’impression est fabuleuse de contradiction : le choc provoque par réflexe un appel d’oxygène tandis que la douleur thoracique avorte toute tentative de respiration. La douleur, ça se négocie. Le manque d’oxygène aussi. La combinaison des deux, par contre, ça devient vite flippant. Je me doute bien que d’ici quelques dizaines de secondes, il sera moins suppliciant de solliciter ma poitrine pour reprendre une bonne bouffée d’air, mais aurai-je résisté à l’asphyxie d’ici là ? D’autant que je ne parviens pas à cracher mon protège-dents et que les édentés qui boxent avec moi ne se souviendront pas que je porte cet accessoire de gonzesse avant que de lire mon rapport d’autopsie dans le journal.
J’y vais à l’optimisme, je me laisse doucement glisser vers la suffocation en essayant de me calmer. Ironie suprême de l’Homo Gregarius, je sens que je dois lutter pour ne pas participer aux gloussements hilares qui montent autour de moi.
Tandis que cette joyeuse rumeur se fait de plus en plus sourde, mon corps choisit pour moi d’inspirer à travers tout. Y’a un crouic sourd qui tonne dans mon sternum. A cet instant, je crois que je gueule et ris et pleure à la fois : tout ce qui force l’admission d’air dans mes poumons se met en branle.
- Non mais, sans déconner, t’as eu vraiment mal ? demande le Tondu.
Moi, je regarde ces 45 secondes de pur délire anaérobique et je me dis que je viens d’apprendre un truc vital : la rigole entre les pectos qui colle du «Waow !» aux lèvres des filles, faut la protéger des mecs furieux !
- C’est du mal qui ne fait pas que mal, je réponds.
***
Samedi.
Je retrouve le Tondu face à moi. On se tapote les gants. C’est parti.
Après quelques bugnes de mise à distance, je m’incline comme pour lui retourner sa vacherie au plexus. Il se protège des coudes, je me redresse à la va-comme je-frémis et lui chope un mandibule sur un uppercut allongé sauce pHiLo. Gniuak ! que ça claque. A terre le Tondu, tout raide !
Un sentiment tout en contraste m’infiltre, fait de gravité, de jubilation et de compassion. Un mélange de chiennerie et de mièvrerie aussi inavouable l’une que l’autre.
- S’cuse moi, s’cuse moi, s’cuse moi, que je fais.
- Et en plus, il fait le malin parce qu’il est débutant, qu’il grogne, un peu vexonné (si j’ose ce raccourci).
Il paraît qu’il faut au moins trois mois de boxe pour cesser de s’excuser à chaque fois qu’on claque un adversaire un peu sèchement.
Avec ses sourcils qui râlent, son front qui perle et ses yeux qui tremblent, le Tondu, je le trouve magnifique.


