Je la trouve à la buvette entourée de mecs cuirassés. Ça sent l’huile de bite (un dérivé hautement inflammable de testostérone) : une étincelle et c’est le gang-bang ! Elle me bricole un clin d’œil entre deux têtes et se laisse aduler quelques instants encore avant de moïser la meute vers moi promis.
Elle a fait léger : des Ray-Ban de beauf lobées, une veste en peau de requin pétrochimique, une ardoise de 120 mensualités au Crédit Jevoulemballe et un certificat d’immatriculation à son nom, pour un Cessna Skyhawk II à double commande. Je partage son excitation à ma manière.
Tandis que nous plaçons les nouveaux autocollants minéralogiques, le chef de piste me glisse entre hommes que cette pelouse en dos d’âne martelé est la piste d’envol la plus dangereuse de Belgique et que d’ici, pour s’approprier les grâces d’Eole, les pilotes doivent s’acquitter de trois décollages avec un instructeur embarqué. Il ajoute, entre francophones cette fois, que les femmes pilotes sont les plus mal formées parce que les hommes leur accordent toujours des faveurs sur le règlement. Il souligne cependant que Sun Hee, pour jeune qu’elle est, n’en est pas moins étonnamment une pilote aguerrie et que ses deux décollages écolés du matin lui suffiront sans doute. Well, well, well…
La minutieuse chorégraphie orchestrée par les 44 points de la check-list m’impressionne et me rassure un tantinet. Lorsqu’elle se concentre, Sun-Hee est l’être le plus autiste que je connaisse : en réponse à toute question, elle grommelle alors machinalement «pigé !» en mandarin, sans débander le front.
Rak pet’pet’’ tritirlipet’pet’… Vrrrrrrrr ! A l’est, Aléa jacte. Adieu gens inheureux, adieu monde mal sucé, adieu civilisation frustrée, je m’en remets au sort en espérant que la mort se laissera charmer aussi facilement qu’un chef de piste censé maintenir le niveau de sécurité plus haut que celui de la ceinture.
Sun-Hee m’explique dans la radio qu’on sentira tout de suite sur quelle bosse il faut décoller et que c’est impressionnant. Paf ! C’est ici qu’on décolle ? Tiens, non. Re-Paf, deux fois plus fort. Dingue, toujours pas. Boum ! Ce coup-ci, je manque d’y laisser deux molaires, mais ce n’est pas encore la bonne bosse. Enfin, il y a un flottement, puis un choc monstrueux qui fait waguer la carlingue tout en la propulsant dans la troisième dimension. Ce n’est pas un décollage, c’est une reprise de volée ! Le paysage se détache du train encore vibrant et plonge : l’altimètre gesticule désormais comme un agent de circulation en gants blancs. Je suis vivant, mais la trique m’est passée.
Je m’abandonne à l’ivresse d’être porté, fasciné et inconscient, délicieusement dépendant. Je ne parviens pas à situer la Sun-Hee que je connais dans ce personnage fantasque aux commandes de son avion ligné de vieux-rose. J’ai envie de crier wouuuuuhouuuuu à la façon d’un jeune cadre dynamique en remontée de benji, mais je fais semblant de tirer la substantifique moelle des caps que le chef de piste a colorés sur la carte, c’est plus classe.
A l’approche de l’Allemagne, tandis que je shoote à tout crin, Sun-Hee vire sur l’aile et me prozacque dans la radio : «Ladies and Gentlemen, double check your seatbelts, three-two-one, pHiLo is the pilot now».
Rien n’est plus détestable à amener qu’une coïncidence quand on se récite en belle posture. Mais après tout, ma vie, je ne vous la vends pas, alors pour le service après-lecture sachez apprécier les bienfaits de la vaseline. Or donc, il se trouve que la série 172 des Cessna, je l’ai chevauchée en habits Microsoft dès l’AT286 en 16 couleurs et que depuis le manche à balai USB avec retour de force et palonnier aux pieds, je vous pose ce coucou par VOR, les ailes pleines, sur un porte-avion en manœuvre par gros temps. Si à cet instant vous n’êtes pas bouche bée, je ne peux plus rien pour votre sens des convenances.
Pour tout dire, la plus grosse différence entre la simulation et la réalité, c’est le yo-yo des viscères dans les burpulences (si j’ose dire). Le reste, c’est vraiment à l’intuition. Et n’allez pas vous en faire des poèmes : si vous ne trouvez pas le sentiment de liberté dans votre quotidien, c’est pas avec 18 de tension aux commandes d’un bidon furax que vous le dénicherez, tout ça c’est des couilles.
Sun-Hee qui a reculé son siège jusqu’au fond de l’habitacle me demande d’éviter l’averse. Je remets du jus et je tire, direction les nuages. «Not this way », qu’elle dit. Vous saviez, vous, que certaines pluies s’évaporent avant de toucher le sol ?
Ça ouachotte, ça barloque, ça vanne, ça brimbale, ça loche, ça ballotte, ça hoche … C’est vous dire si mes pensées friponnes se refont une santé. Ceci dit, je découvre enfin l’irremplaçabilité de la gouverne de direction pour compenser les bourrasques latérales, mal rendues et trop facilement négociables aux ailerons dans Flight Simulator.
Mon casque-radio me crispant la mâchoire, nous échangeons voir. Dans cet instant où nous sommes livrés sans protection au vacarme terrorisant du moteur, le regard assuré et souriant de Sun-Hee vire à l’inquiétude. Z’avez remarqué combien, au-delà d’un certain niveau sonore, nous ne maîtrisons plus complètement notre esprit, soudain ouvert à nos sourdes terreurs ?
En retrouvant le contact radio, elle me demande ce que je ferais si un jour plus personne ne m’aimait. «All you need is TO LOVE» que j’ai répondu. Ce que nous ne maîtrisons pas de l’amour, soit l’amour de l’autre, l’écologie sociale y pourvoit.
Nous arrivons dans la verte banlieue de Cologne, Sun-Hee reprend les commandes et s’annonce à la tour de contrôle. Au bout de l’onde, le mec a l’air de comprendre tout ce qu’elle dit. Et là, je dis chapeau. Parce que moi, le jour où elle m’a dit «D’ya feel like havin’ sess with me ?», j’ai dû la faire répéter trois fois.
La nuit s’étire et se répand, que je ne vous raconterai pas tant elle ressemble aux séries Ikéa qui meublent le câble, dans lesquelles on se frotte mais d’où ne coule point le jus. Au retour, depuis le poste principal, je réussis sans affoler personne mon premier décollage. Au loin, je crois voir un cœur immense qui s’élève dans les cieux. Sous nous, un couple de cygnes fend la rivière d’un double V. On dit qu’il y a des cygnes qui ne trompent pas. Ô grâce de la vie, fais que ceux-ci soient infidèles.