Un an au moins que je préméditais le coup.
Je la voyais les mercredis après midi. Elle avait les R et les nibards roulés à l’huile d’olive, elle était bronzée jusqu’en janvier et ses cheveux sentaient les épices ou je ne sais quoi de poussiéreux et de savoureux à la fois. Elle avait des mains fermes comme je les aime. Je l’avais vue une fois chez elle décapiter deux poules, trempoter ses mains dans le collecteur de la gouttière puis écosser deux mannes de petits pois. C’était merveilleux, ces mains humaines, bonnes à tout, pas rendues précieuses par la crainte ou l’ignorance. J’étais sûr qu’en de telles mains, je comprendrais tout de suite ce qu’il faut faire avec une femme.
J’avais dix ans.
Mes parents ne lui adressaient jamais la parole sans baisser les yeux ni rire à l’excès au bout de chaque phrase. Un jour, d’humeur goguenarde, mon frère qui voulut briser le tabou sur la fonction de cette âme étrangère chez nous les mercredis après-midi, n’eut pas fini de dire «bonne» que clac ! A plat de paume !
Mon père a relevé la main pour lui en mettre une deuxième mais elle est intervenue :
- Non, s’il vous plaît.
Cette scène ! J’aurais voulu être à la place de mon frère, prendre la claque et être défendu par une femme qui a des mains faites pour mon corps et des seins faits pour mes mains. Je me serais alors réfugié dans ses bras. Elle aurait compris de quelle flamme je brûlais pour elle et elle aurait enfin osé me révéler la sienne et alors, oui, j’en suis sûr, j’aurais compris tout de suite ce qu’il faut faire avec une femme.
Mon frère, lui, avec la moitié de sa gueule en plein pogo, il ne se rendait pas compte de la chance qu’il avait. Il tchoûlait comme une fille.
Je la voulais cette femme, mais dans le fond, je n’étais pas con, je savais qu’elle n’allait pas devenir amoureuse de moi, se déshabiller et me laisser toucher ses nénés rien que comme ça, comme dans un film.
J’avais pourtant déjà essayé avec les petites de mon école, pour y aller avec les mains : je me postais sur la cabane en bois vert, je fixais une fille de la récré avec intensité et je l’envoûtais en silence : «Tu vas venir vers moi, tu ne vas rien dire, tu vas approcher tes lèvres, tu vas m’embrasser sur la bouche et je vais t’embrasser avec la langue, tu auras des nénés de femme et après, il se fera ce qui doit se faire. Et tout ça, trois, deux, un, maintenant !». Mais ça ne marchait pas. Je vous le jure, rien du tout. Pas même qu’elle s’approchait ou quoi, ça n’accrochait pas !
Je me suis mis à imaginer des trucs pour arriver à ses seins et qu’après je sache ce qui se passe quand la caméra passe sur le pied de lit, fait le compte des pièces effeuillées pour qu’on soit vraiment bien certain qu’ils sont à poil à fond, avec la quette et les nénés et tout qui se touche.
Le premier truc qui tenait vraiment la route, ça m’est venu alors que je m’étais allongé dans ma chambre et que je me triturais le tigeon en l’écoutant balayer dans le couloir. Le coup de bois du balai contre la plinthe résonnait dans ma tête avec un érotisme que je ne suis plus sûr de pouvoir m’expliquer à présent, mais vous mettrez l’idée qui vous vient sur mon compte.
Toujours est-il que je me suis dit qu’un bon coup de balai sur la tête devait pouvoir la mettre entre mes mains avides d’elle pour cinq bonnes minutes. Je l’attendrais d’en haut de l’escalier, et à travers la rambarde, paf !
Le scénario fut finalisé comme suit : j’attends un jour où mon frère est chez le voisin et où mon père promène les Chinois dans sa grosse voiture rouge, je laisse tomber un matelas d’en haut de l’escalier, je l’appelle pour lui demander de m’aider et quand elle se penche, je la maclotte. Elle tombe sur le matelas, je déboutonne son chemisier, je déchire son soutif et je touche ses seins. La suite suivrait.
Au fil des mercredis je peaufinais mon crime d’amour jusqu’à la préméditation la plus extrême. Une année au cours de laquelle je découvris qu’à force de plaisir, du jus vient de mon bout.
Vint ce jour de conjonction. Mon père était à l’étranger, ma mère était avec ma sœur au spectacle de fin d’année, mon frangin était en guindaille et, mélodie à mon coeur, le balai cognait contre la plinthe.
Le hic, c’était Angélique, avec qui j’écoutais du Renaud dans ma chambre. Pour bien faire, il aurait fallu que je gnioque Angélique aussi et ça, ce n’était plus raisonnable du tout.
Angélique, j’ai senti ses seins pousser contre mes coudes pendant tout le secondaire. Je les ai même vus une fois, à mi-parcours, quand son petit frère a sorti les dias des vacances à la plage.
Nous nous acoquinâmes longtemps d’amitié. Elle ne fut pas la première que j’embrassai, mais elle fut la première que j’embrassai avec amour, le jour où elle m’annonça, en confidents que nous étions devenus, qu’elle allait «le faire» avec Stedino.
Je m’étais ensuite recroquevillé contre elle et j’avais tremblé. Dix fois, je me suis dit : «L’occiput !». Juste, j’ignorais comment taper.
Stedino, si tu me lis : enculé de ta mère !
S’il savait comment j’en ai rêvé des coups de balai qu’elle donnait contre le mur du couloir, sa mère.