Bhavani
Nous quittâmes le Chief Constable de Scotland Yard et fondîmes sur Paddington où nous prîmes les Cornouailles en cap. Malgré le roulis et les tangages de ce vieux wagon en bois, Fanélie remettait ses notes au clair. Moi, je dispersais au fil de la campagne anglaise les clichés de scènes de crimes incrustés dans ma persistance rétinienne. Le Chief avait une fascination très documentée pour tout ce qui coule des murs après les éjaculations de matière grise par stimulation aux métaux lourds.
- Dès que tu as fini de gribouiller, je te pousse hors du train et je te baise, que je fis.
Fanélie murmurait en traçant des flèches, des cercles, des astérisques : “blood stains… Habeas Corpus… pulled to pieces… coroner… disrupted bodies… “. Dans les polars de Fanélie, les meurtres sont toujours d’une propreté obsessionnelle mais elle aime les épurer à partir de ses pires cauchemars.
Elle releva les yeux en souriant :
- “Next Station : Shag-In-The-Fields, ten-minute stop !”.
Ten minutes ? Des clous, oui ! A un sprint près nous loupâmes le dernier semi-direct pour Land’s End : copuler aux vents de l’hiver, ça vous coupe les jambes. Nous étions bons pour l’omnibus qui longe la côte, une voie ferrée fractale, interminable.
La nuit qui n’avait pas cessé de tomber depuis le matin se trouva largement confirmée par les trotteuses lorsque le contrôleur revint vers nous et nous prévint qu’à notre arrivée, Land’s End ne serait plus qu’un grand tas de galets endormis et, là-dessus, bye bye la compagnie : il descendit à la gare suivante, nous abandonnant le train pour les 50 derniers kilomètres, manifestement satisfait de son effet..
Au terminus, nous vîmes le cheminot sauter de sa loco pour s’engouffrer dans un local technique puis… plus rien.. Un rien de rien qui ne gronde même pas au loin, sans écho. Land’s End by night : le trou du cul de la Voie Lactée.
Nous sortîmes lugubres, empruntâmes sans but une ruelle sans direction, en suivant une ligne claire au sol. Une grande chouette à poil roux et à l’œil dépigmenté ouvrit sa porte sur nos pas :
- This way, this way ! The train controller called.
Alléluïa !
Sur son établi à littérer, c’est le premier que Fanélie a liquidé, le contrôleur-farceur : un frontal avec un combiné téléphonique. La rouquine du Bed & Breakfast eût tôt fait de lui emboîter le trépas, pendue par les pieds et enchattée d’un pied de parasol unifamilial de 60 livres : Fanélie avait mal encaissé ses remarques déplacées sur les femmes qui bronzent les seins nus. Le Constable eut droit aux honneurs d’une congélation, les anciens locaux de Scotland Yard s’étant avérés chichement chauffés. Quant à la serveuse du resto indien de la route de Penzance, où nous passâmes le Nouvel An, elle lui a fait passer une nuit d’amour foireuse avec un client qui s’en réveilla mort et châtré, rapport aux effets combinés du curry au curare et de la coutellerie professionnelle du secteur Horeca.
- Pourquoi au curare ? avais-je demandé en refermant le manuscrit ?
Elle pointa du doigt l’une de mes commissures et suivit le parcours vers mon cou d’une coulée de bave imaginaire.
J’étais pourtant si sûr de toujours mater discrètement le petit personnel.


