Je me sentais si bien contre toi
Ce Mardi. Un matin si petit qu’il tiendrait dans la main.
Mon esprit se démoule péniblement du sommeil. Je me tapote le crâne pour décoller la pâte.
Un flocon s’est posé sur mes cils, d’une façon qui me laisse craindre que la verticale ne se laissera pas dominer sans caprice.
A Lyon, ils installent la kermesse le long des autoroutes et les autoroutes le long des fleuves. Une odeur indescriptible de mouette et de métaux lourds se lève sur les “Autoscooters Fred & Freddy”.
Ma joue est collée à la joue de Sécotine et malgré le froid, nos zones de contact sont humides et chaudes. Sous ses seins, la bakélite patinée du volant est bouillante, jusqu’au klaxon : ma paume gagne le foyer par boutons et par tirettes, à travers sa doudoune en génocide de canards. A présent, je suis prêt à ouvrir les yeux sur l’enfer.
Finalement, ça va. A part cet ignoble portrait à l’aérographe de Jimmy Hendrix involontairement morphé en Michael Jackson, on se croirait dans un Kusturica.
- pHiLo ? me roucoule Sécotine d’une voix qui réchaufferait le soleil si ce con avait des oreilles.
Mes côtes qui tribloblotent lui font “Moui, quoi ?” à ma place.
- Tu vas m’en vouloir, qu’elle reprend. En m’endormant, j’ai retrouvé les clefs de la camionnette dans une de mes poches et comme je me sentais si bien contre toi, je me suis laissée sombrer.
Je souffle le flocon de mon cil et roule mon visage contre le sien pour trouver sa bouche.
- T’as eu raijon, ch’était chuper, que je fais.
Contre pareille déclaration, j’aurais enduré le K2 à poil dans la nuit post-atomique.
Ses yeux s’ouvrent enfin. Son sourire n’est que pour mes lèvres, je suis trop près pour le voir. Mais je le devine, me le figure. La voilà qui s’étire, s’anime, s’électrise, resplendissante comme jamais et toujours (en purée). Le bonheur se lit dans ce pli de paupière, cette extension du cou, ce déliement des doigts, ce trémoussement du ventre.
Je voudrais pouvoir la regarder de partout à la fois mais l’amour, je le sais, est une irrémédiable frustration cubiste.
- Que n’ai-je plusieurs têtes pour mieux te voir et mieux te connaître, lui dis-je ?
L’air de musaraigne qui lui vient m’indique qu’elle a fait le choix du bon mot contre celui de la tendresse :
- Fais pas ta Gorgone, Zola, ça sent le fromage !
Sécotine -arrêtez-moi si je vous l’ai déjà dit- elle craquera, un jour. Elle me dira qu’elle m’aime. Mieux, elle me dira qu’elle m’a aimé toute sa vie. J’ai le temps.






