Il y a eu sa mort. Je ne vais pas vous bassiner avec ce qu’il représentait pour moi. Enfin si, mais en post scriptum, comme ça, ceux que les violons font crisser laisseront la place à ceux qui n’ont que ça à foutre.
Mes parents se souviennent qu’il durent me calmer pour que je n’aille pas châtrer le curé après que, parlant au nom de mon grand-père en boîte, ce mal branlé ait prononcé cette litanie infâme : “Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir”.
Moi, je me souviens qu’au moment où l’on m’a annoncé sa mort, j’ai compris -ou j’ai “perçu”, qu’importe- un des tabous fondamentaux de notre espèce et peut-être même de la vie tout entière.
Je vais tenter de vous l’expliquer. C’est cruel, inquiétant et magnifique à la fois. J’en ai parlé avec quelques personnes depuis une dizaine d’années. Toutes découvrirent au fil de mes questions qu’elles furent sujettes au même phénomène. Mais la suggestibilité de l’être humain est telle que je gardais toujours un doute quant à la justesse de mon analyse. Si je me décide à vous en causer, c’est que le hasard de la téloche m’a apporté un témoignage concordant et cette fois totalement indépendant.
Mon père est revenu de la cabine téléphonique. Il nous a dit “votre mère va bientôt revenir, elle prendra le premier avion”. Dans ma tête, cela voulait dire que mon grand-père allait mieux. En fin d’après-midi, le pêcheur qui habitait en face de la cabine est venu chercher mon vieux. A son retour il nous a dit “Il va falloir qu’on rentre en Belgique, votre grand-père vient de mourir”.
Tout se passe dans la seconde qui suit cet instant, dans le contenu de cette seconde, dans sa matière : du bonheur. Vous avez bien lu. Du vrai grand bonheur. Ou plutôt quelque chose entre le bonheur et le plaisir. Un état d’apesanteur physique, positivement vertigineux, aspirant toute pensée, imposant un frétillement indiciblement agréable sur tous les azimuts de ma conscience.
Après, bien sûr, c’est ce que vous connaissez du deuil, ce que vous en avez vu, lu et entendu dire : les larmes, la peine, l’hébétude, le recueillement des souvenirs. L’ordinaire tralala de la tristesse morbide, quoi.
Cette seconde d’extase à l’annonce de sa mort m’a plongé dans un effroi inqualifiable à l’égard de moi-même. Sachant qu’elle m’obsèderait tant que je ne la souffrirais pas jusqu’à l’ultime nuance, j’ai tâché d’en revivre le souvenir dès le lendemain et aussi souvent que possible.
Physiquement, la sensation de “plaisir” s’est diffusée en moi comme une onde, partant du cerveau. Une demi seconde pour arriver au bout de mes bras ; une seconde pour atteindre le bout de mes pieds. Grosso-modo.
Intellectuellement, ça a été plus court, plus flash. Plus violent également. Le vide est un état d’esprit rare et dangereux : notre mécanique interne le combat toujours (et ce ne sont pas les chipoteries yoggesques, méditationnelles ou transiques qui risquent d’en provoquer l’occurrence).
Avant que je cherche un sens à ce sentiment honteux, j’ai donc abordé cette question avec quelques personnes qui avaient déjà perdu des proches. La question de la culpabilité ressentie lors du décès d’un être aimé me semblait être le premier merdier à fouiller.
Ainsi, le regret exprimé face aux macchabées de n’avoir pas fait ceci ou dit cela de leur vivant me fut justifié à maintes reprises comme une sorte de réflexe naturel. Et de fait, c’est notamment autour de la notion de regret que les rites funéraires sont articulés.
J’ai cependant du mal à croire les stéréotypes, qui ne sont bien souvent qu’une manière culturelle de masquer ce qui, à l’échelle de l’individu, pourrait paraître incongru. Or il n’y a rien de plus inutile que de regretter quelque chose pour quelqu’un qui n’est plus. Il faut donc trouver une cause à ces regrets et à ce sentiment de culpabilité.
C’est là que nous entrons dans mon interprétation. Veuillez vous essuyer les pieds.
Partons de l’hypothèse que cette fameuse seconde de réjouissance macabre soit aussi ancrée dans la condition humaine que je le pressens (là, c’est vous qui voyez, en fonction de votre expérience et de votre capacité à vous analyser froidement). Du coup, on a tout de suite la cause de ce sentiment de culpabilité évoqué plus haut. Malin de mettre un cause en hypothèse, on évite les longues démonstrations, me direz-vous.
Que nenni répondrai-je ! Car il reste alors à expliquer pourquoi nous prendrions un plaisir, furtif mais envahissant, à savoir que ceux qui nous sont proches sont morts. Et là, accrochez-vous.
Il est communément admis que nous copulons pour nous reproduire. Faux ! Si tel était le cas nous ne serions que des clones d’un parent reproducteur. La seule chose que la copulation humaine reproduit (à l’identique, donc) ce sont nos gènes. Et encore, pas tous puisque chaque enfant reproduit la moitié seulement des gènes de chaque parent (sans compter les mutations et autres avatars).
Nous roulons donc pour nos gènes. Nous ne sommes que l’expression, sous forme de vie individuelle, du transit à travers les âges de certaines nucléoprotéines. Oui, la diversification, l’adaptation et l’évolution des espèces n’est que le théâtre du struggle for eternity de ces petits bouts de séquences codées qui impriment leur destin à travers la matière vivante.
Il ne me semble pas absolument déraisonnable d’imaginer que, en tant que supports de perpétuation d’une “vie” dont nous sommes en quelque sorte la transcendance*, nous soyons également l’objet de phénomènes qui nous dépassent, ou plutôt que nous dépassons, dont nous serions le véhicule et non le destinataire. Notre organisme matérialise le lien organisationnel entre nos gènes et je ne serais pas surpris que certains de nos réflexes instinctifs soient le fruit d’une sorte de transit d’information -codées à un stade encore inférieur- entre groupes de gènes d’une génération à l’autre. Une sorte de sous-culture que nous abriterions.
Sous cet angle, un bon paquet des aberrations de nos comportements trouveraient une explication simple.
Ainsi, pour en revenir à notre fameuse seconde, la mort d’un semblable, qui plus est d’un proche et plus encore d’un parent, ne peut que nous désoler et nous inquiéter en tant qu’individu (la mort d’un semblable, c’est à dire d’un peu de nous-même, démontre notre possible inadéquation à l’environnement et en tout cas notre finitude). Par contre, à l’échelle de nos gènes, cela peut constituer un “réconfort” : “sachant” que les supports qu’ils -nos gènes- animent sont mortels, la fin d’un individu tiers, donc d’une certaine combinaison génétique autre que la nôtre, constitue de fait la preuve que “nous” tenons une combinaison plus viable, plus pérennisable que celle du défunt. Quitte à se faire aussitôt écraser par un camion pour que la chimie d’un proche se réjouisse à son tour d’avoir tenu plus longtemps que nous. Vous voyez le truc ?
Cette seconde d’extase morbide pourrait donc être la simple manifestation positive de nos gènes. Et notre réflexe de culpabilité ou de regret résulterait de la reprise de contrôle de la machinerie interne par l’individu en deuil, victime d’une émotion dont il n’a pas la responsabilité mais qu’il intègre comme sienne, ignorant qu’il n’en est que le vecteur.
Voilà, c’est tout. Vous pouvez sabler le Champagne, c’est moi qui sabre aujourd’hui. Mes gènes souffleront les bougies.
* Nous sommes chacun le Dieu** de nos gènes. Notre comportement, nos choix, nos désirs, nos habitudes conditionnent leur sort, dictent l’environnement face auxquels ils révéleront ou non, leur adéquation [la notion de “capacité d’adaptation” est l’interprétation statistique d’un phénomène qui, à l’état individuel est strictement binaire : tel gène dans tel environnement se révèle adapté ou pas et donc viable ou pas, donc reproductible ou pas. En cours de route, au travers de la vie que nous leur offrons, nos gênes n’apprennent rien.
** Les religions reportent d’une étape l’idée d’une force supérieure. Mais l’erreur -car erreur il y a, prenez en bonne note, ça vous aidera- est de croire que la notion de Dieu nous transcende. Elle ne transcende que nos gênes et c’est bien nous qui la matérialisons.
Post Scriptum : Mon grand-père fut à son insu le laboureur qui engraissa tout ce qui permit à l’enfant tragique que j’étais de devenir moi sans souffrance ni crainte. Il m’apprit à attraper les chauves-souris avec un béret et les oiseaux avec une cage à hamster, à me faire manucurer par les poissons, à dominer les chiens méchants, à immobiliser les mammifères des bois pile à leur distance de fuite, à faire galoper un cheval du pied gauche puis du pied droit sans rênes et à cru (”oublie tes jambes et galope dans le cheval à sa place, ça part de ton cerveau et ça arrive dans ses sabots”), à plonger tous les volatiles en “sommeil” catatonique au grand dam des marchands d’animaux. Il m’apprit à repérer les menteurs au poker-menteur (sauf les Chinois, il disait que chez eux le mensonge devait partir d’un autre endroit), à faire disparaître une pièce dans ma manche d’un claquement de doigts et à la faire réapparaître dans l’oreille de la caissière, à gagner des secondes sous l’eau en pompant avec mon diaphragme, à découvrir notre étonnante capacité à réfléchir vite lors des grosses peines physiques et à l’utiliser pour me distraire de la douleur, à décomposer chaque idée, chaque perception pour découvrir la pauvreté de leurs composantes élémentaires et la richesse de leurs combinaisons, à juger toujours pour m’assurer de ne jamais avoir de jugement définitif, à ressentir les émotions comme étant le cœur même de l’existence et non pas le condiment d’une vie dont la substance serait ailleurs (et bien que sur ce dernier point il ait eu tort -cf. plus haut-, il y parvint quand même car il me transmit un don salutaire : la mauvaise foi)