Au nom du Tango, de la pâte à crêpe et du Saint-Esprit
Je préparais la pâte à crêpe sur le balcon. Pour Heather l’Australienne, Eileen l’Irlandaise, Amanda l’écossaise, James l’apatride sans langue maternelle ni option sexuelle, Peter le dragon teuton, Lourdes la femme aux deux Huskies, “El Matador”, Michael l’ami de ma vie et F. l’amour du même métal. C’est chez moi que ça se passait parce que j’habitais au dernier étage, avec option ciel andalou.
24 œufs. Je ne sais plus combien de bouteilles de lait je mettais, mais la gigantesque poêle à paella (le genre qui occupe les quatre becs de gaz, voyez le modèle ?) dans laquelle je préparais la mixture était toujours dangereusement pleine quand j’arrivais à la bonne crêpabilité.
Comme on y parlait toutes les langues et que ça se passait tous les mercredis, j’avais surnommé cette assemblée Babel Wed’. Mais ne vous inquiétez pas, cela ne faisait rire que moi.
Sans secours électroménager, la seule technique pour éviter les grumeaux était la suivante : commencer avec une pâte ultra compacte et allonger progressivement ; la consistance optimale était atteinte lorsque je pouvais dessiner un grand O dans la pâte avec le manche de la spatule de telle sorte que le début du trait disparaisse à l’instant où la figure se referme. A force, j’avais le tour pour produire un mouvement régulier et rapide sans en foutre partout.
Eileen s’intéressa un jour à cette opération. Faut dire, c’était sensuel à crever, une telle surface de pâte à crêpe. Ça donnait envie de s’y vautrer nu.
Eileen, c’est la seule anglophone que je comprenais mieux en Espagnol qu’en Anglais. J’aime tes crêpes, ça donnait Oï phockin’ loïke yaor phockin’ craïpz.
Elle essaya de faire le O, mais comme la manœuvre manquait de vitesse, il se refermait au fur et à mesure. D’autres essayèrent, puis cela se convertit en une sorte de pictionary sur sables mouvants.
Quand revint mon tour, je mimai une sorte d’électrocardiogramme branché sur radar. Bon, j’explique. Avec le manche de la spatule, je dessinais, tel un traceur médical, une courbe dans la pâte, marquant chaque crête d’un bîp marmonné. De la tête, je scannais l’assemblée, dans un sens puis dans l’autre. Et lorsque mon regard croisait celui de F., j’augmentais frénétiquement l’amplitude du tracé dans la pâte et le volume du bîp.
Elle avait ce jour là un décolleté que tous les mecs choisirent comme point de fuite… sauf James qui entendait réconforter les Huskies en leur causant en patois autrichien, désolé de ne pas connaître une langue plus proche -au moins géographiquement- du Sibérien.
Je nettoyai le calame improvisé qui commençait à dégouliner et le tendis à F. Au délié de sa main et à son sourire en équateur, je compris d’emblée qu’elle dessinait un cœur. Elle n’en dessina en fait qu’un demi. Car, ramenant à toute vitesse la première courbe vers elle, nous dûmes constater qu’elle avait plongé le coté spatule et non le manche dans l’écritoire flasque.
Nous vîmes se déployer puis s’abattre sur 180° de l’assemblée, une splash laiteux, pas mieux que si un surfeur était venu faire un cut back dans la pâte.
Tout le monde pouffa. Les seins de F. se balançaient merveilleusement au printemps du Paseo Marítimo. Cet instant là fait partie de ma vie sexuelle, cherchez pas.
Il y a quelques jours, je lui frotte la résille, elle me botte la fesse, je lui ouvre une media-luna, elle me rend un fouetté de rose, Gotan Project à fond dans les couilles. Bandonéon et hyperbasse, putain l’ouragan auquel on se prépare, à dose papillon.
Renippés moins corrida, nous voilà à présent courant les ruelles pour y évaporer nos muscs. On s’arrête pour un oui ou pour une main au panier, on s’entr’engouffre, on se colle, on se lape, on s’empoigne.
Par où voit-elle en moi, je l’ignore… Alors que cet instant de fraîcheur rameute en moi, par résonance, un flot d’images insouciantes tirées des Babel weds’, elle me cancane le coin-coin d’Eileen : “Oï phockin’ loïke yaor craïpz”.
Une rafale de tic-tac-tic-tac plus tard, j’étais à la poêle.
La dernière crêpe fut pour le sein qu’elle dégagea dans le but d’avorter là le gueuleton. Je croquai délicatement le centre du cataplasme pâtissier afin que son mamelon s’y érige. J’y appliquai la sauce chaude au chocolat…
Seigneur ! ma langue contournant son mamelon et se faufilant sous la crêpe par le trou afin d’y récolter l’ultime grain de cacao…
Cet instant là fait partir de ma vie spirituelle.
Dieu existe. Il était dans ma bouche.

