Tout a commencé avec ma mère. Foutremol ! que cette femme parlait, parlait, parlait. Je lui demandais le carré de l’hypoténuse et deux heures passaient, secouées de blablas sur les Grecs, la corde à nœuds et la courbure de l’espace-temps, avant qu’émerge enfin, complètement décôtelée, la somme des carrés.
Je remarquai assez jeune que le langage parlé pouvait prendre une dimension hypnotique si l’on se concentre sur les rythmes, les scansions et les consonances. Les harmoniques suraiguës de la voix de ma mère provoquèrent ainsi à son insu, les transes les plus magnifiques qu’un enfant pût connaître. Le mieux, c’était les engueulades :
là, je pouvais vraiment tout déconnecter, même les ondes alpha.
La suite, c’est des années plus tard. Je faisais du stop pour convertir le pognon du bus en plaisirs divers selon les âges. Au début, ça marchait du tonnerre. A onze ans, on ne se méfie pas encore de vous. Puis vinrent un âge et une panoplie de p’tit con qui augmentèrent les temps d’attente le long de la route. Je commençai alors à me fabriquer un arsenal de divertissements purement cérébraux pour échapper à ce qui m’a toujours semblé être la mort dans la vie : l’ennui.
La plupart de ces jeux visaient à tester la mécanique même de mon cerveau. Le plus passionnant d’entre eux consistait à jouer sur les possibilités de manipuler simultanément deux idées bien distinctes dans deux sens complètement différents. Pour être absolument certain que le travail de double réflexion se fasse sur deux “canaux”, je dus apprendre et m’entraîner à la double récitation mentale. Je constatai en effet qu’en en restant au stade de la réflexion non “verbalisée”, mon esprit se contentait d’accélérer la cadence, traitant les informations sur un seul canal à la fois, en alternance rapide.
La verbalisation mentale des réflexions en cours freinant assez naturellement le flux des idées, cette baisse de régime devait selon moi pouvoir dégager des ressources pour doubler le canal.
Ainsi je m’entraînai d’abord à chanter dans ma tête deux chansons en même temps. L’exercice me laissa longtemps l’impression que je n’y arriverais jamais, la double verbalisation mentale s’effectuant elle aussi, obstinément sur un mode alternatif. Puis vint un jour où je me rendis compte que je pouvais chantonner à voix haute (entre mes dents : je vous rappelle que je faisais du stop, suivez un peu, que diable) une chanson de Renaud tout en répétant mentalement des proverbes courts en boucle. Mes balbutiements faisaient penser à la confusion qui vous submerge parfois lorsque l’apprentissage d’un instrument de musique vous oblige à désolidariser le contrôle de vos mains.
Peu à peu, je parvins à réaliser l’exercice en intériorisant la voix sur le canal chanté. Je corsai la chose en changeant de proverbe sur un canal en cours de route ou en passant de Renaud à Cabrel (quand je vous dis que j’étais con) sur l’autre.
L’étape suivante consista à introduire la logique sur un des canaux pour m’éloigner de la pure récitation. Ainsi, je repris mes chants muets et les secondai de tables de multiplications. La notion de ritournelle récitative était loin d’être contournée avec les tables mais elles ont l’avantage de pouvoir faire appel à une sorte de traitement visuel mental, surtout avec de petits facteurs. Ainsi, je pouvais choisir, de traiter “2×2 =4″ comme des sons qui s’enchaînent ou comme une suite de points à “compter visuellement”.
L’évolution se fit, comme vous pouvez l’imaginer, en introduisant l’abstraction et donc de véritables calculs.
Je fus assez époustouflé de constater qu’à partir du moment où, tout en chantant sur un canal, je pouvais mathématiquer en improvisant sur l’autre, il me fut tout naturellement possible de “verbaliser” les raisonnements mis en œuvre par mes calculs.
Après plusieurs années, et combien de milliers de kilomètres aux frais du bon vouloir (ou de la compassion, qui fait taxi quand il pleut), je pouvais jouer avec la quadrature du cercle sous diverses approches (géométrico-visuelle ou mathématico-conceptuelle) sur un canal en improvisant des syllogismes sur l’autre.
La structure du syllogisme étant également très mathématique, je décidai de m’écarter à petits pas des concepts trop facilement réductibles en abordant le sophisme, puis la création de vers en rime, l’invention de calembours ou de contrepèteries.
La dernière grande surprise, mais là j’étais motorisé depuis un moment, onze ans de stop m’ayant fourni un rodage optimal, ce fut de découvrir la possibilité d’inverser les canaux (car oui ! j’affirme qu’ils sont localisés de manière différenciée dans le cerveau) et éventuellement de les faire interagir.
Et voulez-vous que je vous dise ? A présent je fais tout ça en jouant de la guitare.
Y’a juste ma mâchoire, incontrôlable, qui fait “Mwww, Mwww”, connement.