Le face à face allongé était si étroit que je m’adressais tantôt à un œil, tantôt à une bouche. Le visage de Manon, presqu’à nez touchant, n’en était que plus énigmatique.
- Imagine une échelle, lui dis-je. Si tu places au premier degré l’émotion que tu ressens en montant dans un bus, et au dixième le chaos de sentiments qui précède l’orgasme… jusqu’où m’as-tu accompagné ?
- Au neuvième ? proposa-t-elle.
- Et demi ? fit-elle pour ponctuer.
Je pris un air entendu :
- Hélà toi, petite menteuse. Tu veux que je te dise ? Je crois que tu n’as même pas mis les deux pieds sur le septième.
- Tu crois ? qu’elle me laissa en confidence.
C’était une bien élégante manière de me rendre complice des intimes délices à venir.
Jouir, pour certains, c’est inné. D’autres doivent s’y rôder. Dénudez cette apparente injustice des enjeux capitaux qui entourent les choses du sexe et il ne reste qu’une simple différence, semblable à tant d’autres qui distinguent un humain d’un autre.
Je saisis la main de Manon et la posai sur sa poitrine nue.
- Montre-moi, que j’ai chuchoté.
Comme si c’était la première fois, et peut-être l’était-ce, elle contourna d’une paume en tension le lissé de ses seins. Déliant chaque phalange pour minimiser l’effleurement, elle explora la réactivité de ses mamelons dressés.
Je regardais. Oui.
Je voulais en apprendre sur elle. Oui.
Je suis un gros cochon. Si vous voulez, même.
Mais c’est sa respiration que j’espionnais.
Cela est bien étrange à dire, mais l’on ne s’abandonne au plaisir qu’en oubliant l’autre… la communion étant avant tout affaire de synchronisation, donc d’expérimentation. Et voulez-vous que je vous le sentencie aussi doctement que je le conçois ? Nul gémissement, nulle œillade, nul rictus, nulle attitude ne permet de sonder l’abandon de votre partenaire. Tout cela n’est que sociabilité si affinités ou tromperie si pas. Non, le seul trou de serrure qui nous soit ouvert sur l’abandon d’autrui est sa respiration : elle finit toujours par dire la vérité en ce qu’elle répond d’abord aux appels du corps, ne se laissant qu’imparfaitement dominer par la volonté.
Manon se concentrait donc, infiniment. Chercher en soi les ressources d’un plaisir que l’on désire soumettre à la maîtrise de l’autre est un exercice d’une intimité sans pareil.
Son souffle me fut d’abord destiné, comme une offrande. Il voulait dire : “voici tout ce que je n’ose pas me dire, seule”.
Elle tremblait. Ne voyez pas de ces mots que son corps s’agita de frissons, que nenni. Voyez-y plutôt qu’elle vibra, comme la peau d’un tambour résonne au glissement d’un index humide et appuyé.
Peu à peu, elle rengorgeait tous ses réflexes d’expression pour ne plus livrer que l’essence d’elle-même, oubliée dans sa propre concentration.
Toute secousse, tout angle, toute tension se convertirent en une lente ondulation. Manon, n’était plus dans la rencontre ni dans la cérémonie de deux corps qui s’explorent : Manon s’abandonnait.
Oublié le souffle et ce qu’il transporte de messages ! Relégué à sa stricte fonction oxygénante.
Comme une houle, elle vint ensuite tanguer contre moi, gagnant du terrain sur ma peau, ma chair, mes muscles au point de me couvrir puis de me chevaucher.
Il n’y avait pas la place dans cet instant tout à Manon pour que je bande. Souriez d’incrédulité si vous ne comprenez rien à l’amour. Je lui offris donc un petit escargot docile et huileux qu’elle roula entre ses roses replis ainsi qu’un buste dressé, en extension, comme butoir à sa quête.
Alors Manon fit ventouse de l’orée de ses cuisses tandis que mes mains, par ses hanches, appesantissaient aussi suavement que possible son galop frotté sur moi.
Sa respiration commença à se teinter de petits accès rauques. Et quand bien même elle montra des premiers signes d’essoufflement, Manon reprenait le fil de sa concentration par de petites apnées crispées
Jusqu’à… cet arc électrique qui se déchargea par saccades pour reporter l’explosion à portée des sens et à la mesure du plaisir qu’elle était prête à s’accorder.
Un temps inaccessible à la moindre équation s’écoula avant qu’elle me regarde, assouvie, assouplie, défaite et souriante.
- Enfin ! a-t-elle blobloté tandis que nos corps mouillés finissaient de fondre.
Je voudrais que vous compreniez la beauté de ce simple mot : “Enfin”. Ce n’était pas un merci, pas une reconnaissance ni une quelconque forme de retour qui m’aurait été destiné. Cet “enfin”, c’est à elle qu’elle le devait et elle seule pouvait en comprendre la valeur.
Au neuvième, je le crois à présent.
Et demi ?
Qu’importe ! l’échelle compte encore des degrés, au-delà du dixième et la vie est une sacrée putain de tartine à la confiture de soie.