Sandwich sans bretelles
J’aime particulièrement l’application avec laquelle elle confectionne les sandwichs. Elle prend la commande d’un regard, avec l’air qu’il faut pour que la politesse y soit. Elle se penche sur le comptoir-frigo qui la sépare des clients : baguette pré-fendue de la main gauche, garniture de la main droite. Dès que tout est sur son billot, sans cesser de faire face à la file de gloutons et sans bouger d’un pas, elle courbe l’échine et se retire du monde, quelques instants. Ses yeux rabattus sur son ouvrage ont l’air d’envoyer la petite musique des abonnés absents. J’aime d’autant plus ses sandwichs qu’elle les confectionne avec cette concentration démesurée. Jamais un brin de carotte râpée ne dépasse de l’ensemble, le beurre est étalé avec une précision micrométrique, la garniture est disposée avec soin et de manière équilibrée. Je constate que chaque geste est encore en rodage mais qu’elle en expérimente l’optimisation.
Aujourd’hui je la vois poser le couteau à garniture sur le billot, replier les deux volets de pains, puis replacer plus précisément le couteau, à peine quelques centimètres plus loin. Elle encaisse l’argent d’un type, se lave les mains puis les essuie dans la serviette qui pendait… exactement dans l’axe du couteau. Ainsi, le prochain empalmage de la lame prend-il quelques centièmes de seconde de moins…
-Tous les détails comptent, n’est-ce pas ? lui dis-je.
Elle n’a pas l’air de comprendre.
-Le couteau, précisé-je.
-Ah, oui. C’est stupide, vous trouvez aussi.
-Non, au contraire. Votre concentration extrême me fascine.
La fin de ma phrase tombe alors qu’elle est déjà, toute entière, absorbée par l’élaboration de mon sandwich au thon-citron. Je ne suis pas certain qu’elle capte, mais je regarde ses yeux à travers le petit rideau de ses cils inclinés et cela me nourrit de songes avant que d’aliments.
Lorsqu’elle revient à elle –et à moi–, je lui glisse :
-Si je peux me permettre, ce petit haut vous va nettement mieux comme cela, sans les bretelles transparentes que vous portiez la semaine dernière.
-Merci, me dit-elle en me tendant ma commande. Mais c’est plus épuisant parce que, sans soutien-gorge, je ne peux plus me pencher complètement en toute décence.
Voilà qu’elle prend soudain un air de chien qui chie sur le tapis. Comme si elle attendait une gifle, ou une déception. Je reste un peu pantois avant de comprendre qu’elle s’attendait à ce que je lui lâche un truc du genre «Mais avec moi, vous pouvez y aller, montrez-moi tout».
Tentant de ne forcer ni ma nature ni la susceptibilité de la demoiselle, je finaude :
-Si vous voulez, je me place derrière vous et dès que vous devez vous pencher, j’abaisse mon pantalon pour faire diversion.
-Il faudrait essayer, me dit-elle en invitant du regard la commande suivante.
Puis elle plonge les mains dans son comptoir frigo pour saisir baguette et garniture. Cette fois, souriante, tout en me disant «au revoir», elle se penche loin, loin.

