Vers six ans surgirent en moi deux questions récurrentes :
-A quel âge les autres sont-ils nés ?
-Le monde existe-t-il encore quand je ferme les yeux et y a-t-il moyen de surprendre son inexistence en ouvrant les yeux (ou en me retournant) très vite ? Questions subsidiaires à l’époque : la lumière qui forme ma vision a-t-elle une direction ? Si oui, vient-elle vers mon œil ou s’en échappe-t-elle ?
Vers dix ans j’avais plutôt des craintes que des questions :
-Quand je passais du temps éveillé dans mon lit, j’imaginais souvent la mort de mon père.Je ne voyais pas cet événement particulièrement proche mais je m’y transposais à l’âge de dix ans et cela me terrorisait. Dans ma vision éveillée, je le voyais tire-bouchonner des jambes puis s’effonfrer, à la manière d’un certain personnage issu d’un album de Lucky Luke (peut-être ce personnage est-il Lucky Luke lui même, d’ailleurs. Dans mon souvenir il est tout vert et ça se passe près ou dans un saloon. Si vous le connaissez, un scan me ferait un plaisir fou)
-Comment pourrai-je survivre à la nécessité d’être viril quand je devrai faire mon service militaire ?
Vers douze ans, je mêlais craintes et questions :
-Combien de trous une fille cache-t-elle sous sa culotte et combien sont baisables ?
-Trouverai-je un jour une fille qui voudra bien LE faire avec moi ?
-Finirai-je ma vie tout seul ?
De quatorze à dix-sept ans je ne me posais pas de questions. Je profitais de la vie, de l’amour, de l’amitié. Parallèlement, je mentais à tour de bras et je complexais à tire-larigot. Mon rêve le plus cher était de rencontrer Renaud. Mon ambition intime était de devenir S.D.F. J’avais découvert cette abréviation en vacance sur France-Inter. Je me forçais à lire, non pas pour me cultiver mais pour pouvoir avoir l’air cultivé, nuance.
C’est entre dix-huitet vingt ans que j’ai commencé à convertir craintes et questions en fascinations –éventuellement à caractère morbide ou interrogatif –. Quelques obsessions qui durèrent longtemps (certaines persistent encore) :
-Parmi les atomes qui composent les molécules structurant les cellules dont je suis fait, y en a-t-il (des atomes, donc) qui ont appartenu à des individus ou des animaux très anciens, des montagnes lointaines, des bâtiments antiques, des particules d’astéroïdes toujours existants ?
-La première cellule de laquelle je suis issu est-elle toujours en moi ? (bien que cette question soit sans objet puisque cette première cellule n’a jamais cessé de se diviser, son intitulé me plonge dans de délicieux abîmes de réflexion. Idéal pour attendre le train)
-Combien de temps faut-il au corps humain pour renouveler l’ensemble des atomes qui le composent ? (Je le sais depuis peu, flûte)
-Combien y a-t-il eu d’êtres humains en tout depuis le début de l’espèce ? (je n’ai jamais trouvé de réponse à cette question, quelqu’un a-t-il des sources ?)
-La somme des vies de tous ces êtres humains représente-t-elle tout ce que la vie peut être ?
-A partir de quand l’émotion cesse-t-elle d’être incontrôlable ? Peut-elle seulement le devenir ? N’avons-nous pas une conscience permanente de nous-même ?
-Quelle couleur verrais-je si l’on connectait mes nerfs optiques au cortex visuel de quelqu’un d’autre ?
-Par où perçois-je le plaisir quand je jouis ? En effet, je constate qu’un simple jeu cérébral permet de se conditionner à une perception/interprétation supérieure du plaisir lors de l’orgasme. J’imagine, qu’il serait également possible de se conditionner cyniquement pour laisser survenir un orgasme en soi sans y participer et n’en percevoir/interpréter aucun plaisir. Si c’est vraiment le cas, cela prouve-t-il que le plaisir sexuel n’est qu’un conditionnement cérébral similaire en nature au plaisir non sensoriel (comme le fait de se réjouir d’un événement) ? Si je m’analyse correctement, le plaisir «localisable», c’est à dire principalement celui que ressens lors des phases de l’éjaculation, l’est surtout à travers une visualisation mentale de l’éjaculation elle-même. Plutôt donc une projection (sans jeu de mots –et je me retiens-) qu’une perception. Mais je garde à l’esprit que rien ne s’oppose non plus à l’idée que les deux coexistent.
-Tiendrai-je toute ma vie avec la certitude que la conscience n’est «qu’» un phénomène électro-organique ?
-Pourquoi certaines musiques me font-elles frissonner ?
Mais je ne vois pas ce que vous en auriez à foutre…