- Tac…tac…tac… Et puis : tacatacatac. Tout le temps, vous comprenez ? La journée, ça va encore, mais la nuit, j’en deviens folle, vous connaissez, là, la goutte sur le front, pareil ! A mon âge, ça va me tuer.
Elle reprend la poupée par les pieds et assène de grands coups de tête en plastique mou sur la boite bleue.
- Vous savez, que je risque, c’est du métal à l’épreuve de la vie urbaine, vous n’avez rien de plus contondant ?
- Nenni, hein, m’fi ! Tantôt, j’y ai cassé ma louche au premier coup. La poupée, elle tient. Et si elle ne tient plus, j’en ai encore toute une boîte dans le corridor, là.
- Si vous voulez, me posé-je, vous allez me chercher un couteau et je casse cet agayon pour vous.
Elle rentre dans sa maison, crie un truc en Wallon et, à l’instant où elle en sort, un gros couteau de table manque de l’estourbir, chuté du premier étage.
- Dji v’dimande èscuse, madame Marthe, dji n’vos avou nin veyou, crie l’envoyeuse.
- Nin veyou, nin veyou ! Eco on pô èt dj’esteu mwérte, madame Irma, awè !
Elle ramasse le couteau, me le tend et se replace devant sa porte.
Tandis que je tente de décapsuler ce gros vibreur bleu qui braille l’état du sémaphore pour les piétons aveugles, la vioque me demande si j’ai l’heure. Je dis que non. D’un revers de la glotte, elle renvoie la question au premier étage.
- Ne restez pas là, ironisé-je, des fois que Madame Irma vous envoie la pendule par le chemin du couteau.
- Oui, bon, ouibonne–t-elle, est-ce que vous y arrivez, m’gamin ?
- Regardez, quand je pousse comme ça, le bruit devient plus sourd, peut-être qu’en poussant encore…
- Deûs eûres cåzi èt d’mèye, grésille la vieille d’au-dessus par le parlophone.
- Et bien qu’est-ce que vous attendez pour pousser ? me harponne-t-elle. Tchoûkî don et fètes mi dès bokèts di c’måssi trigu ! A la demie, il faut que je rentre.
Je pousse, je tords, je gnnnnnnique sa gnnnnnace mais c’est du solide. Bien plus que le couteau, qui casse à l’endroit de l’inscription «Coutelleries Gembloutoises».
- Ne m’skettez nin l’couteau d’Madame Irma, dites donc !
- Je suis désolé, me désolé-je.
- Allez, merci m’gamin, vous êtes bien gentil, mais allez-vous-en, vous me faites perdre mon temps. Boudgî vos don d’là, j’vos prie.
Elle me chasse en levant au ciel le blanc jauni de ses vieux yeux bleu (dites ça trois fois) et reprend la trépanation de sa poupée contre la boîte à rendre fou.
- Deûs eûres èt d’mèye tot djusse, Madame Irma ! dit à présent le parlophone.
- Sacré sint nom di d’ju, dit Madame Irma qui s’en retourne à sa maison et ferme la porte sur ma bête gueule qui n’a pas une ébauche d’explication à vous fournir sur ce qui se passe dans sa vie à partir de deux heures et demie.
Que n’ai-je origamisé cette anecdote du jour en reportant le bombardement coutelier tout à la fin afin de conclure sur une chute incisive ? Il se trouve que j’ai poursuivi ma route derrière une fille pantalonnée en fantôme de coton. Je me suis vu un instant sautiller nu dans sa foulée, tendant ma cuisse entre les siennes pour m’étourdir à la caresse alternée de ses enjambements. C’est-y pas mieux de finir en eau de gourdin ?