Archive de la catégorie 'Carnet de boxe'

3 décembre 2007

pHiLo contre le Wagabou de la Boxfabrik

Banlieue de Berlin ex-Est, fight-club anarchiste. Quartier froid, gris et cubique, peuplé de têtes minables, minabilisées, crétinisées par le manque-de. Tout cette zone respire le manque-de. N’y souffle nulle brise mais une sorte de misère épaisse. Même le panneau «Stop», hexagone aux angles abandonnés, cerclé d’un rouge qui ne s’ose pas, semble philosopher le désespoir genre « arrêtez tout et pendez-vous ». Je serais un oiseau, je m’arrêterais ici juste pour chier. Sur un passant.

L’individu décharné (mi-homme, mi-os) chargé de m’accueillir me demande tout à trac si je suis venu dans une voiture équipée de puces électroniques. J’y dis que non seulement je suis venu dans un engin truffé de processeurs divers mais qu’en plus, et je le tends à son adresse, je possède personnellement un… téléphone portable ! Bouh ! Le type fait un pas de retrait et affiche une mine qui tient du mépris autant que de l’effroi.

- Ces merdes te fileront le cancer, m’assène-t-il, en réveillant le bout rouge d’une clope qui sent l’asphalteuse d’autoroute.

Les anars anti-techno, c’est plus fort qu’eux, il suffit de tchoûquer sur le bouton et la machine à hippier se met aussitôt en marche : les ondes qui nous traversent, l’industrie agro-alchimentaire qui nique ta mère, l’électronique sous-cutanée qui nous pend au nez, etc. Sinistre paranoïa qui agite le spectre du contrôle des consciences aussi grotesquement qu’elle l’instaure elle-même.

L’on me fait visiter le squat.

L’espace de combat est un petit local cloacal dont on a abattu les cloisons à partir d’un mètre cinquante du sol afin que les spectateurs puissent mater depuis les pièces attenantes. Le démolisseur n’a pas dû manger toute sa soupe quand il était petit car il reste encore quelques molaires de béton cellulaire suspendues au plafond. Je n’aime pas trop ce sentiment de me trouver dans une grande bouche.

J’apprends que mon adversaire est un ancien de la Boxfabrik de Munich, usine à champions en boxe «officielle». L’on me dit qu’il fait 16 kilos de plus que moi. L’on me dit qu’il encaisse comme personne et qu’il use les nerfs au corps à corps. L’on me dit qu’il est agressif comme un chien polonais. L’on me dit mille choses qui pointent le sort en ma défaveur. Génial, j’ai les chocottes.

J’adore avoir les chocottes comme ça. Ça m’épargne l’échauffement cardio. Chaque minute de ce stress corrosif en vaut le double de saut à la corde. Je tente donc de reporter cela au soir car il me faut dormir quelques heures pour me préparer.

On m’offre une sorte de paillasson en guise de couche. Je dis que je vais trouver un hôtel. On me dit que je n’en trouverai pas avant Berlin intra-muros. Scheiße ! Finalement, un type me ramène chez ses parents et me propose un lit encore plus calamiteux que le premier. Tant pis, je m’y assoupis, m’y branle et y rêve d’un rêve savamment dirigé… ou comment vivre son angoisse comme si c’était celle de l’autre. Très, très, très stimulant !

La nuit tombe. L’est quoi, 15 heure 30 ? Quelle fosse ce faubourg ! Vite, une “douche” au squat puis je m’échauffe.

* * *

Mon adversaire, ressemble à un Wagabou… mais si, la Guerre du Feu, vous vous souvenez ? La tribu des à-peine-hominidés. Poilu, chevelu et, ce con, barbu. Puis il a pas mis de vaseline dans sa barbe : il doit avoir drôlement confiance en lui pour autoriser une telle accroche sur sa mâchoire. Sonnez trompettes.

* * *

Comme vous le constatez, au bout de trois astérisques voilà que les genoux du pithécanthrope se désarticulent, l’abandonnant à une assise en amazone. Ça ne pardonne pas, le menton qui s’en va d’un côté quand la tête s’enfuit de l’autre. Et malgré que ses yeux semblent compter les coureurs d’un peloton au sprint, il trouve la coordination nécessaire pour frapper le sol en signe d’abandon.

Avec mes gants de boxe en guise de lanterne, je cherche un homme en moi. Plus tard, avec ma bite en éclaireur, je cherche une femme sous les jupons.

10 novembre 2007

Toujours agacer : mes inorthodoxies

18 avril 2007

Lisboanarchia Fight-Club

Combien lui coûte l’effort de ne pas sombrer ? Car les coups que je lui assène en un crawl effréné m’asphyxient. Je vois arriver la tétanie, aussi inexorable que la fin d’un spaghetti que l’on tète.

Il est de ces instants d’exception, dans la folie de boxer, où l’opposition martiale devient aussi noble et grandiose que… disons… prenez Shakespeare, prenez Wagner, prenez votre première blessure d’amour, et tout le flamenco, prenez vos joies les plus tumultueuses, prenez ce que la mort vous a fait de douleurs, prenez tous vos drames et tous les petits mots qui vous ont fait cracher des rires au travers du chagrin, prenez la chiennerie de la vie et les mille appétits de la vivre, foutez tout ça dans une grande moulinette, balancez de l’éther, faites réduire, distillez, exprimez les principes actifs… Et ben encore plus noble et plus grandiose que dix barils de ce jus là, je vous dis, you understanding ?

Avant de risquer un seuil d’inoxygénation encore plus critique, je décide toutefois de cesser le feu.

Soit il a feinté, il est frais comme un gardon, il m’en colle une, je suis mort. Soit il est au bout du rouleau, je me dégaze le sang d’une grande bouffée d’air et hop ! Pétanque dans la gueule, à la pHiLo Fatal.

J’ai à peine localisé le bout de cerveau qui me sert à respirer, voilà le gars qui devient mou de l’œil. J’y fais la place, il choit comme un glaviot de foutre après la baise debout.

Je me tourne vers F., avertie de mon cœur comme nulle autre, et je borde d’un sourire aimant son angoisse de m’avoir su en danger.

Regarde-moi, comme je suis rude à mériter, et combien je te dois pourtant.

Qu’est-ce qu’aimer sinon faire un roman de soi pour le donner à vivre à l’autre ?

6 avril 2007

Pour une fois que je vous demande votre avis…

Petite sauvagerie, ce dimanche, en un seul round. Mais de 8 minutes, soit l’équivalent de quatre rounds classiques d’affilée. Me suis entraîné pour 12 minutes, histoire de gérer le souffle.
Beaucoup plus stressant que le combat d’un round sans limite : ici, il faudra se donner à 80 % tout le temps puis à 100% sur les deux dernières minutes, sans jamais faiblir.

Suis à 84,2 kilos, 1m82 et demi (!), 11 % de graisse.
Moral au top. Libido cosmique. Météo favorable.

J’ai juste une question : je m’épile le torse ou pas ?

16 mars 2007

Régler ses comptes

Je prenais une longue inspiration et, poussant la porte, j’imaginais, derrière, un monde qui rendrait enfin justice à la suprématie de ma personne. Mais les portes de mon enfance ne laissaient passer de moi qu’un petit garçon désemparé et inquiet. Je n’étais qu’un empereur de corridor.

Ce samedi, j’ai poussé la porte de la salle de boxe et un petit mouvement des sourcils se reporta de visage en visage à mesure que je saluais les jojos-baston. Oui, mon style s’affine, m’exprime de plus en plus efficacement… de plus en plus noblement. Et les boxeurs, avec leur pif en 11 septembre et leurs petits yeux d’abrutis fatigués sont aussi sensibles à cela qu’un gland au grain d’une languée d’amour, puissance mille.

Chacun de ces mecs m’a cogné la bugne, mais plus aucun ne prétendrait désormais qu’il l’a fait sans que je lui retourne la politesse et je vous assure que ce lien est d’une subtilité qui échappe à la plume, genre vapeur d’encrier. Je peux trouver plus culcul encore si vous voyez pas, n’avez qu’à dire.

En enjambant les cordes, j’ai eu la sensation d’enfiler le ring. Comme un grand slip à bretelles. Puis il s’est passé plein de trucs phénoménaux. Avec des éclairs, des gueules de lions surgissant du néant à l’assaut d’une mouche qui volait autour de moi, des coups de fouets et de foudre, des éboulements de sacs de sables, des vies complètes vécues en un clin d’œil, des Kouichhh et des Uhmpf.

Après, c’était bizarre aussi. Le type qui me tapait dessus, tout d’un coup, il n’était plus là. J’ai bien regardé, mais il n’y avait plus que moi sur le ring. Alors pour pas m’ennuyer, j’ai commencé à méditer un peu sur la blague du mec que c’est pas lui. Mais un monsieur qui se présentait comme étant notre entraîneur m’a interrompu et il a levé mon poing en l’air. Tout le monde l’a applaudi. Faut dire, il est fortiche, ce mec, tout ce qu’il m’a appris…

Quand je suis parti, y’avait un petit garçon désemparé et inquiet qui agonisait dans le corridor. Un grand coup de pied dans sa gueule, j’y ai mis.

P.S. : Vous la connaissez la blague du mec que c’est pas lui ? C’est un mec, il rentre dans un bar et il crie « Salut, c’est moi ». Alors y’a tout le monde qui se retourne pour voir. Mais en fait, c’était pas lui.

3 février 2007

Ma première dent caffée à la bocfe

Fors ma vergogne, je dois admettre que ce fut un coup de maître : swing du droit échappé d’un uppercut du gauche feinté à la persico, ça confinait au sublime. En revenant à ma garde, j’ai vu se dessiner une courbe rouge dans l’air de la pièce, puis il y eut le cliquetis d’un brin d’émail roulant sur le parquet.

Bizarrement tout ceux qui regardaient portèrent leur main à la bouche, le visage douloureux, mais pas moi. Il faut dire que je suis suprêmement insensible à la douleur.

Quand c’est celle d’autrui.

28 décembre 2006

La savonnée du jour J

Sur mes genoux, le bouquin qui n’a pas cillé d’une page est imbibé de jus de pouce de part et d’autre. Quand je le referme, ça fait comme un coeur sur la tranche.

***

Le train crisse longuement en gare de Düsseldorf. Les tougoudoum-tougoudoum qui secouaient la rame continuent pourtant. Et même secouent le quai dès que j’y pose le pied. Mince ! Tout ce chahut ne venait donc que de ma poitrine.

Au squat, trois, dix, vingt personnes s’en viennent me prodiguer une asphyxie cosmopolite. Je dis que j’échangerais volontiers tous ces hallo, hola, bonjour et autres hello contre une bonne petite pipe vu que je me suis crispé depuis le matin sur des répétitions mentales de phases d’attaque. Mais de toute évidence, ces anars claniques libèrent plus facilement leurs zygomatiques que leurs femelles. Je suis bon pour aller féconder des germes de chiotte tandis que ma demande part en écho d’une langue à l’autre.

Je m’enquinque debout face à une interminable citation en allemand du jeune Sekky. Je jouis en un lob de fine artillerie qui frappe très précisément partout, au micron chirurgical près. Je tire la chasse, pour l’hygiène de l’oreille. Je me sens radieux.

Le type qui me montre la salle de combat m’explique que la vague des fight-clubs anarchistes est née lors des rencontres franco-teutonnes d’été, à l’occasion d’un échange de narghilé entre l’atelier de technique d’émeute et celui de fabrication de savon. Je me demande si je dois rire à mon tour mais au fumet de lavandin qui monte des caves, j’en déduis que non. On me désigne ma chambre.

***

Du monde arrive et s’agite en bas. Je cherche l’interrupteur à quatre pattes. Vvvvwoush ! Une ombre se relève face à moi, envahie en profondeur par la nuit impatiente, qui déjà cogne au carreau. Diable, que je me sens léger et d’humeur guerrière ! Foutrulipopette ! Je pète même le feu de la sainte putain de madame votre mère. Plus qu’à initier les réactions nucléaires.

Mise en chauffe ! Je me fonds d’emblée dans un shadow surcadencé. Ô énergie de la furia, petite coyote magique qui ramène mille bisons quand on la siffle. Vitesse, vitesse ! Viser, pas cligner, décocher. Vitesse, vitesse ! Fuser, surgir. Pas me feinter moi, le feinter lui. Vitesse, vitesse. Je me rééduque de A à Z. Quand il sera devant moi, tout sera déjà joué : c’est l’entraînement qui choisit le vainqueur, le combat n’en révèle que le nom. Et je fais de la sentence de série B si je veux.

***

Les règles du fight-club sont bien moins sauvages que dans votre imaginaire palahniuké. La plupart d’entre-elles sont directement empruntées au Marquis de Queensberry qui fonda la boxe anglaise. Seules libertés :

– Tous les coups de poings sont permis (y compris les revers et les coups de tranche) ;
– Au dessus de la ceinture, aucune zone tabou ;
– Pas de ring, pas de limite à l’espace de combat ;
– Pas de rounds, pas de pauses, pas de limite de temps ;
– Le combat ne s’arrête que par K.O. ou par abandon.

***

Encore 20 minutes de corde et je descends au vestiaire B (les adversaires ne peuvent pas se rencontrer avant les hostilités). Fantaisies au punching-ball jusqu’à ce que vienne mon tour.

***

Je me laisse pousser à travers la meute en espérant secrètement ne découvrir la tête de mon adversaire qu’au moment de lui déclipser la mâchoire. Loupé : d’un retrait bibliquement coordonné, dix bons mètres de marée kaki-dread s’ouvrent jusqu’à lui.

***

Avant de me tendre le poing en signe de respect, il lève les bras au ciel et bave à l’adresse de la meute un guttural «Ave Caevar, morituri te falutant». Ce type doit porter un protège-dents pour la première fois : soit c’est un débutant complet, soit c’est un teigneux.

Kouishhh ! que ça fait tout suite quelque part sur ma tronche, à un endroit pas classique. Tcheu, ça pulse tout autour de ma bouche, ça a dû frotter. Va pour teigneux : il vise mal, il se protège mal, mais il fait mal.

Voyez-vous, la douleur ne s’installe que sur son lit de fiction : plus elle se déploie en vous, plus le combat devient affaire de dramaturgie intime. Si vous saviez la somme de pensées et de sentiments qui vous submergent à l’instant d’éviter (ou pas) une poignée d’os lancée contre votre intégrité… Là est le véritable spectacle.

Kouishhh-kwish ! que ça fait sur sa pommette. Bronche pas. Merde, l’encaisse plutôt bien. Mon plan général est aussitôt établi : fusillade sur les points de douleur aiguë. Je lance mes attaques de loin, façon Floyd Mayweather Jr., en me protègeant au max. J’y fais un festival : foie, côtes flottantes, sternum, cœur, glotte, pif, tempes, la totale. Il s’ouvre sur toutes mes feintes. Je devrais me sentir honteux. Je jubile.

J’en prends plus une. Mais alors là, pas même pas l’ombre d’… Hé ! Une giclée d’orgueil le projette sur moi à la tabasse, grognant, les poings en orbite autour de lui.

Je n’ai plus peur de ça. Les assauts va-tout, les furias débridées, ça ne m’impressionne plus. Car l’âme humaine est ainsi faite que, cherchant à impressionner autrui, elle s’arrête bien souvent à s’impressionner elle-même, rechignant à se désordonner vraiment. Aussi la logique géométrique d’une ruade enragée apparaît-elle aisément pour peu que l’on ne se laisse pas emballer par la surprise. Pompeuses, mes digressions psychosophiques ? Me tapez pas dessus, il s’en charge : un coup au bide, un coup dans le portrait. Meeeeerde, ma lèvre qui enfle ipso facto, illico presto et Toto Cutugno.

Je repère néanmoins la voie la plus récurrente entre ses bras virevoltants et m’en vais au contact. Un côté de ma gueule collée à la sienne, je protège l’autre d’une main, coude aux côtes. Il tente de s’éloigner, je le colle serré. La meute autour s’égosille, le moment est tendu. Je gère.

Il continue de bourrer à l’aveuglette sous nos torses en opposition. Je n’ai qu’à lire son épaule gauche pour savoir quelle zone planquer. Il rauque sec et chaud.

D’un coup d’un seul, j’amorce le retrait, il fait un pas vers l’avant pour se rattraper. Uppercut, crochet. Je touche sévère. Mais je ne vois pas où.

- Oï, oï, oï, oï, oï, oï, oï, oï, oï, oï, tonitrue la meute.

Il se tient à présent en appui sur ses cuisses, comme un qui chierait debout en regardant ce qui lui sort du cul. Je me rapproche, sur le qui-vive. Bien que le règlement m’autorise à l’achever dans cette position, j’attends un signe de sa part.

Il relève ses yeux dont un boursouflé comme une couille. Il en veut encore, il demande quelques secondes de ma clémence.

Accordées.

Il se redresse, fait signe qu’il est opérationnel.

Je fais la feuille sous son crochet et bondis d’un uppercut qui lui rebrousse cinq kilos de tripes sous le sternum. Il roule par terre, crache son caoutchouc, détache ses mitaines et me lance un pouce en l’air. Héhé.

Ça brûle, tous ces gens qui me touchent partout.

18 décembre 2006

J-3

12 décembre 2006

Tête en cuir

Le sac, c’est ton pire adversaire, qui tapi dans un recoin sombre de ton imaginaire, toujours surgit et porte agile ses coups. Va savoir pourquoi il parvient à te surprendre, comment il déjoue tes calculs, alors même que tu l’animes. Il y a, je crois, plus de mystère dans le sac que dans les femmes.

30 novembre 2006

Crochet à la carotide

Jamais il ne faut escompter déjouer un système en le forçant, l’art consistant à se laisser désirer en exception à la routine.

Aussi, j’en rajoute sur le caractère initiatique du combat d’entraînement contre cet ado tchétchène, rôdé en parallèle à trois arts martiaux depuis qu’il a 4 ans, vvvwouffant comme un flash au magnésium et qui…

– Vous habitez loin de l’hôpital, Monsieur ?
– A DiX mInuTEs que j’éraille tant mal que pis.
– Alors venez maintenant au -32 sans passer par les inscriptions.

Une ellipse spatio-temporelle plus tard et plus loin, en oignant le fibroscope d’un gel qui fleure bon l’eucalyptus, l’ORL m’explique combien il en a chié toute sa vie de ne jamais oser lever le ton de peur de s’en prendre une. Et tandis qu’il m’introduit dans le pif son serpent noir à tête lumineuse, le voilà qui part dans une ode émue à la témérité du gamin tchétchène.

– J’arrive dans la gorge, respirez calmement puis gonflez vos joues.

Confrontés à leurs rêves ou à leur idéal, combien en est-il qui ne se retournent aussitôt vers leurs frustrations. Cette mécanique d’autorépression me fascine et m’écoeure à la fois. Car je ne comprends la douleur intérieure que comme une étape de lutte et je ne comprends la lutte que victorieuse. Ainsi s’épanouissent non pas les forts, mais ceux qui ont choisi judicieusement leurs adaptations et leurs capitulations. Ô toutes ces âmes raidies par la vanité de combattre sans se compromettre, c’est-à-dire d’endurer.

– Relâchez à présent et dites « ééééééééééééé ».
– « éééééééé… aaaaarrrrggggggmllllwuhuuuuurglps », m’excusé-je.

Il rengaine son gode à vestibule respiratoire dans une grande éprouvette remplie d’un solution antiseptique que j’espère très, très, très puissante, vu que si j’avais un truc comme ça à disposition, il ne se passerait pas un jour sans que je me le foute dans le cul pour voir.

De retour à la distance bureautique, l’enfant craintif bascule en mode oto-rhino-laryngologiste. Il écrit sur une grande feuille verte quelques mots-clefs qu’il relie oralement :

– Le coup que vous avez reçu sur le flanc droit de la pomme d’Adam a provoqué un œdème que je constate à l’examen et qui est compatible avec l’apparition en trois jours de vos troubles de la déglutition et de votre dysphonie. Je n’ai pas réussi à voir derrière les cordes vocales à cause de votre vomissement. Par sécurité, je vous accompagne au scanner pour voir s’il n’y a aucune atteinte aux cartilages.

Dans un hôpital, un type en blouse blanche qui accompagne un patient vers un autre service, ça n’existe tout bonnement pas. Soit c’est des stagiaires (blouse déboutonnée), soit c’est des infirmiers ou mières (semelles en bois), soit c’est des brancardiers (chaussures de sport élimées). En l’occurrence, ce n’est pas l’ORLithorynque qui me guide vers le scanner, c’est l’enfant craintif :

– Et vous en faites depuis longtemps, de la boxe ?
– Un an, m’extrais-je.
– En somme, malgré son jeune âge, ce garçon avait dix fois plus d’expérience que vous ! Vous vous rendez compte ? Pour moi, c’est vraiment trop tard.
– Oui mais si vous commencez maintenant, dans dix ans, il n’aura que deux fois plus d’expérience que vous.

Au temps d’arrêt que son ombre marque à côté de la mienne, je peux vous dire qu’il ne l’avait pas fait ce calcul. D’ailleurs, on y gagne toujours à traduire ses problèmes en calcul. Etablir un calcul, avant même de l’opérer, désigne à quel endroit prend place la solution, ce qui déjà vous en rapproche.

Bon, à vous, je peux quand même le dire. Le tchéchène, c’est Mohammed, dit Archimohammède. Tout est vrai sauf qu’il n’est pas ado, il frise la cinquantaine. Et le principe d’Archimohammède, c’est que tout corps plongé sur le ring va subir une pression gantée égale au poids de ses traumatismes de résistant déplacé. Une vraie foutue brute méchante. Paraît qu’il a raconté à Diouf qu’un jour, après avoir tué un soldat russe, il lui a arraché une main à coups de pierre et qu’ensuite, il a pris la main par un doigt et l’a tapée sur la gueule du Russe jusqu’à réduire la main en une lanière qu’il a conservée toute séchée.

Se faire renglousser la glotte en traître par un guerrier patenté, ça n’ébranlerait pas la sage inertie d’un hôpital. Mais déboulez en costaud dégommé par un gosse, et le monde s’ouvre à vous, sur ses misères et sur ses braises en attente d’un souffle.

Deux comprimés de Médrol le premier jour, puis un pendant trois jours, puis un demi pendant trois jours, puis un quart pendant trois jours. Je sais calculer : dans 10 jours, tout sera à nouveau magnifique.

22 octobre 2006

Mon pain quotidien

30 minutes de corde 2×360 grammes,
12 minutes de rameur à 170 Watt,
30-50 minutes de muscu,
15 secondes de waow.

ICI : vidéo wmv 2Mo
ICI : vidéo mpg 17Mo
16 octobre 2006

Même pas appuyé

Le gars fait son amorce avec un slash du gauche puis enchaîne crochet du droit sur direct du droit. Dès qu’il le peut, il me rebalance cette séquence. Il a un temps d’avance sur moi pour le slash, un demi-temps pour le direct et je me recale sur son temps pour le crochet qu’il donne dans le vide. Ça t’en a peut-être pas l’air, comme ça, en arial corps 10, mais je mange sévère dans la gueule.

Aware, pHiLo, awaaaare, enculé ! T’espères lui faire mal aux mains avec ton nez ou quoi ? qu’il égosille, Banania Koukour.

Jusqu’au troisième round, j’en place pas une qui lui dévie le regard. Juste des petits pif-paf. Faut dire, il me reste entre les omoplates un méchant tiraillement choppé à l’entraînement. Le terrain est lourd.

Les phases de récupération entre les rounds, passées les premières, lorsque l’on n’est plus en état d’avoir mal pour les coups reçus ni le feu au cœur pour ceux donnés, ces pauses d’oxygénation et de reconditionnement, c’est un instant philosophique d’une intensité insoupçonnable. Il s’y passe parfois des trucs dingues. Tu sens se diluer un caillot dans ta lèvre, tu sens ton bras vaincre la tétanie centimètre par centimètre jusqu’au dernier, tu te sens pris en charge par une machinerie interne qui te dépasse et qui œuvre tantôt au service de ta sagesse, tantôt sur injonction de ta rage. Tu vois qui tu es par tes yeux, avec tes coudes posés sur tes genoux, le cul sur un tabouret, les mains dans tes douze onces de coton et de cuir : t’es un pauvre gars magnifique, rassemblé tout entier entre quatre cordes.

Au sixième round, je trouve sa faille : s’il en prend deux bonnes sous les coudes, il baisse la garde.

Abstraction faite des émotions, on boxe avec une seule idée en tête : trouver une entrée dans la garde de l’autre et prévoir une sortie en cas de pépin. L’élaboration d’un tel plan d’attaque prend entre une demi-seconde et deux secondes en fonction de la complication des enchaînements, et s’il n’est pas mis en oeuvre dans la seconde qui suit sa conception, il n’est plus valable. Or, chaque coup sur la tête reçu pendant la phase d’élaboration mentale d’un plan d’attaque brouille physiquement le cerveau, ce qui oblige à reprendre l’idée à zéro*.

Bref, au sixième round, chaque fois que je suis à une distance me permettant de penser à une entrée, ce con me remet le cerveau à zéro. Ça ne fait plus mal, juste ça m’énerve. Mais de la bonne rage, de la qui rend awaaaaare.

Je prends le temps de me refaire une jugeote et du souffle.

Dernier round, dernier quart, j’applique enfin. Je plonge sous son slash, direct au plexus du droit, je me pète le pouce. Uppercut sauté aux côtes du gauche. Le type est sur les talons et, avant qu’il fasse un pas en retrait, j’achève ma séquence avec un direct swingué à la mâchoire. C’est là que je me déchire l’épaule droite.

Le gars, il est gris. Moi, je suis paralysé. Non, c’est pas vrai, ô misère, ma douleur au pouce fendrait le marbre, elle est aiguë, suraiguë, stridente, obsessionnelle. Je penche ma tête pour essayer de coincer le nerf entre mes cervicales, mais rien n’y fait.

Banania me gueule :

- Gauche, gauche, il est mûr, il va se détacher !

Mais je n’entends plus que ma douleur. Je pose le genou au sol. Josiane l’arbitre me compte. A «sept», le gong retentit. Les règles sont strictes : « Won’t be saved by the bell ».

Lourd, le terrain ce samedi, je l’ai déjà dit peut-être ?

Mais ce que je n’ai pas encore dit c’est qu’à «six», le mec tombe sur son cul, les yeux tiltés, ranimé aussitôt aux vapeurs d’alcali volatil.

Y’avait justement deux gars qui avaient déjà assisté à une situation pareille. Selon le premier, qui gueulait le plus fort, je gagnais parce qu’un K.O. technique n’est pas aussi grave qu’un K.O. Selon le second, qui sentait l’ammoniaque, je perdais parce que dès l’instant qu’on compte un boxeur, on le finit lui et pas un autre et qu’en plus je perds aux points.

Plus tard, je dis à Banania Koukour :
– « K.O. technique pas aussi grave qu’un K.O. », c’est toi qui l’as inventée cette règle-là, hein oui ?
– Oui, Dieu m’excuse, il sait que je ne mens que pour le bien des miens, jamais pour moi.
– Et tu n’as jamais assisté à une situation pareille, hein, non ?
– Non… Dieu soit généreux avec moi. Et avec l’entraîneur de l’autre parce que lui non plus, il n’avait jamais vu ça avant.

Sur le carnet officiel des rencontres inter-club, ma défaite par K.O. technique est inscrite au crayon pâle, en attente de confirmation sur base des règlements par Josiane l’arbitre, qui remplace Mehmed qui pensait qu’on combattait à domicile.

En signant le carnet, Banania me dit :

– Tu vois champion, t’as perdu. Mais le gars, il a gagné K.O. et au crayon même pas appuyé.

* Vérifiez vous-même ce phénomène qui fera de vous le magicien des soirées chic : demandez à un cobaye pas trop balaise ou alors par rancunier du tout de calculer 1+2+3+4+5. Lorsqu’il arrive à +3, mettez lui un grand pain dans la gueule et vous verrez : il devra reprendre le calcul depuis le début. Merci qui ? Plus fort, y’en a que j’entends pas.